Lettre d’Adèle Colin à Madame de Musset
Madame,
Je crains de vous attrister encore en vous écrivant, c'est pour cela que j'ai tant tardé.
Quelle perte j'ai faite, Madame, je suis dans un isolement tel que la vie m'est insupportable. Je ne puis voir personne, je ne supporte pas qu'on me parle froidement de lui. Je vois des gens qui l'ont connu, aimé, et qui ne me paraissent pas affectés en causant.
Je lis tous les journaux, j'achète tous ceux qui parlent de lui. Ils sont en général tous très bienveillants, mais ils ne disent, selon moi, pas la moitié du bien et du beau qu'il y a à dire de lui. Le temps viendra où on lui rendra justice, mais toujours trop tard. Quel malheur que de mourir si jeune ! Il ne manque à personne autant qu'à moi qui n'ai jamais cherché une heure de distraction qu'auprès de lui.
Me voilà seule, maintenant, avec mon malheureux chien, qui, je crois, a tout compris. Il est continuellement triste, ne veut pas me quitter et semble toujours m'interroger.
J'ai vu M. Desherbiers. Il a été un peu malade hier soir ; mais ce n'est qu'une mauvaise digestion. Félicité m'a dit qu'en somme, il va bien depuis quelques jours. Il a dîné hier chez M. Paul.
Ma pauvre Clémence est partie. Voilà une bonne créature qui aimait bien son maître. Je lui en saurai un gré éternel. Elle a tant pleuré ! Je lui disais un jour que Monsieur aurait pu la renvoyer, il l'a même fait une fois. Elle m'a répondu : « S'il n'était pas mort, je ne pleurerais pas pour m'en aller ; je ne pleure pas ma place, je pleure parce qu'il était bon. »
Clémence est placée près d'ici ; elle vient coucher avec moi tous les soirs, et nous pleurons. On ne devrait pas survivre à une pareille catastrophe.
J'ai vu M. Arago. Il était à dîner chez le prince Napoléon le 11 avril, avec M. de Musset. Il m'a dit qu'il a été charmant, il a parlé un moment ; immédiatement on a fait cercle autour de lui pour l'entendre, deux princes étrangers qui étaient là se sont approchés et un aide de camp est venu lui offrir un verre de punch froid qu'il a accepté. En me racontant cela, il dit : « Heureusement, je me suis aperçu que ce n'était pas un laquais qui me l'offrait. J'ai remercié. Je n'ai mangé à ce dîner qu'une asperge, elle était en glace, et m'a fait grand plaisir. »
Il me dit aussi : « Adèle, je ne suis pas encore mort, j'ai eu ce soir un mouvement de vanité. Ma croix de brillants était la plus belle des quatre qui étaient là, et cela m'a fait plaisir. Quand on a des pensées pareilles, on tient à la vie. »
Je lui dis alors : « Regardez-vous dans la glace, vous êtes aussi beau, aussi frais qu'il y a dix ans. Vous devriez aller dans le monde plus souvent, vous en revenez toujours content. »
Il me dit : « C'est bien vrai. » J'étais heureuse ce jour-là ; ce fut le dernier.
Je vais encore vous attrister, Madame, j'en suis aux regrets, vous me le pardonnerez.
Recevez mes hommages respectueux.
Adèle COLIN.