Lettre d’Adèle Colin à Madame de Musset sur Lamartine
Madame,
J'ai parlé à beaucoup de monde du chagrin que m'a fait l'appréciation du caractère et des œuvres de celui que nous pleurons par M. de Lamartine, dans le Dix-Huitième Entretien Littéraire.
M. Paul était absent dans ce moment (il conduisait ses meubles à Bourron). J'étais donc seule en face de cette brochure qui me désolait. J'en parlai à toutes les personnes qui aimaient mon poète. J'aurais voulu que l'on prît le parti de celui qui n'était plus là pour se défendre, mais personne ne s'est offert et je n'osais pas le demander. Quand M. Paul est arrivé, il a trouvé une lettre de moi, où je lui disais le désespoir que j'éprouvais, et le priais d'aviser à répondre, ce qu'il a fait très bien. Vous le lirez dans la Revue des Deux Mondes.
J'ai maintenant le Dix-Neuvième Entretien Littéraire, de M. de Lamartine. C'est à n'y pas croire. Il dit qu'il a jugé l'œuvre d'Alfred de Musset sans l'avoir lue. Il dit entre autre chose à propos de la Nuit de Mai :
« De tels vers ne se font pas avec une plume et de l'encre, mais avec la moelle de son cœur et le doigt du dieu de l'inspiration !
Quels vers modernes, même ceux de Byron, le premier des modernes, égalent ceux qui éclatent à la fin de cette Nuit de Mai ?
Ah ! que je me reproche cruellement aujourd'hui de n'avoir pas connu le cœur d'où coulaient de pareils vers, lui vivant ! Je ne les lis qu'aujourd'hui, et le cœur d'où ils ont coulé ne bat plus. Il est trop tard pour l'aimer. Mais il n'est pas trop tard pour s'extasier de regret et d'admiration devant ces chefs-d'œuvre.
Il se trouve dans le volume un magnifique fragment de poésie lyrique qui aurait pu, si je l'avais entendu à temps, rapprocher nos deux destinées et nos deux cœurs.
C'est la Lettre à Lamartine, une des plus fortes et des plus touchantes explosions de sa sensibilité souffrante. »
Suit la pièce de vers.
« Eh bien croira-t-on que de tels vers restèrent sans réponse ? Croira-t-on que ce frère en sensibilité et en poésie qui passait à côté de moi dans la foule du siècle ne fut ni aperçu, ni entendu par moi dans le tumulte de ma vie d'alors ?
J'en pleure aujourd'hui, mais ce n'est plus le temps de se retourner et de lui dire : “Donne-moi la main, nous sommes de la même famille !...”
Il ne donne la main qu'aux esprits immortels, etc. »
Plus loin, il dit encore :
« Plut à Dieu que je n'eusse jamais touché, comme Musset, à ce fer chaud de la politique qui brûle la main des orateurs et des hommes d'État !
Ô Musset ! pardonne-moi du sein de ton Élysée actuel ! Je ne t'avais pas lu alors. Ah ! si je t'avais lu, je t'aurais demandé ton amitié. »
Agréez, Madame, etc.
Adèle COLIN.