Lettre de Louise Colet à Alfred de Musset

  • Mardi soir [25 août 1852]
  • Destinataire : Alfred de Musset
  • Source : Correspondance (1827-1857)

De Louise Colet à Alfred de Musset
Mardi soir [25 août 1852]

Vous m’oubliez tout à fait et je ne vous en veux pas, pourvu que je sache que vous êtes heureux et en bonne santé. Ne pouvant rien pour votre bonheur, l’important pour moi est que je ne vous sois pas un sujet de souffrance, et que je ne vous laisse pas un souvenir pénible. Je vous en garde, moi, un très doux, très amical et très dévoué. Vous pourrez y faire appel quand vous voudrez et pour ce que vous voudrez et fût-ce dans vingt ans d’ici ma main se tendra toujours à votre approche et j’aurai/ toujours pour vous un sourire de bienvenue. Oui je vous l’ai dit et je vous l’écris avec sincérité. J’avais espéré que vous renonceriez à des habitudes que je crois nuisibles à votre santé et à votre génie; je ne l’espère plus et cela a coupé les ailes au sentiment que j’avais pour vous. Mais tel qu’il est, ce sentiment est encore des meilleurs; croyez- moi; Vous le jugerez dans les mauvais jours. J’avais espéré aussi que vous me montreriez un peu de dévouement au sujet de ma Comédie et de ma présente vie littéraire bien éprouvée et bien précaire je vous assure. Mais je me suis bien vite aperçue que tout cela ne vous causait qu’un ennui profond et/ je me suis décidée à ne plus vous en parler. Après avoir lu les poésies que je viens de publier, il me semblait que vous auriez quelque chose à m’en dire. Ces réflexions ne me sont point suggérées par l’amour-propre, croyez-le bien. La première l’est par la nécessité; la seconde par le sentiment, qui a dicté plusieurs pièces de mes derniers vers. J’ai repris depuis trois jours ma vie de solitude et de travail. Je veux faire d’ici à l’hiver un ouvrage qui assure mon pain et mon indépendance. Je dis à tout le monde que je suis à la campagne et que je ne reprendrai mes dimanches qu’au mois d’octobre. Je me prépare ainsi de longues journées et de longues veilles qui seront entièrement données au travail, quoiqu’en dise Mr Ste Beuve./ Je n’ai pas revu depuis plus de trois semaines la personne à qui il fait allusion. Je vais penser l’art pour ma fille et pour quelques doux sentiments. En fait de fortune, je n’attends et je ne veux rien de personne. En fait de sympathie, je suis heureuse d’en inspirer et d’en ressentir. Celle que j’éprouvais pour votre talent depuis bien des années était très vive, ceci doit vous expliquer bien des choses. À l’heure qu’il est, cesser tout-à-fait de vous voir me ferait beaucoup de peine. Venez de temps en temps à l’issue de l’Académie ou quand vous aurez quelque ennui; Vous me trouverez presque toujours. Vous n’avez pas à m’avertir, je suis seule. J’ai repris ma vie sérieuse, libre, idéale, affermie. Quand ces courants vous attireront, venez, nous causerons de bonne amitié comme de vieux camarades. Je veux rester pour vous quelque chose comme votre ami de Fontainebleau.

Louise

[Dans la marge du 1er feuillet: ]
Que vous désiriez ou non les lettres de Mme de Pompadour, écrivez je vous en prie ou envoyez votre carte à Mr Feuillet (17 rue de la ferme). Il
s’était montré très empressé à vous être agréable.