Lettre de Louise Colet à Alfred de Musset

De Louise Colet à Alfred de Musset
[1852.]

Si je n’avais reçu votre carte le jour de l’an, si vous ne m’aviez dit vous-même la dernière fois que je vous ai vu il y a six ou huit mois: « si je puis vous être utile j’en serais charmé et je le ferais avec empressement »; je ne serais point allé certainement vous demander de vous intéresser à ce concours. Vous me faites comprendre que j’ai eu tort et comme la femme en moi ne se sépare point [de] l’écrivain, l’écrivain n’accepte pas l’intérêt que vous n’accordez pas à la femme. Quant à l’occasion d’avoir publié des vers sur vous, elle m’étonne étrangement. Depuis mon recueil Ce qui est/ dans le cœur des femmes, renfermant mon poème sur la Colonie de Mettray, je n’ai publié d’autres vers qu’un poème ayant pour titre la Paysanne, qui certes ne renferme de vous ni contre vous ni contre personne. Dans mon recueil Ce qui est dans le cœur des femmes, se trouvent les petits vers adressés à un ami et qui furent faits pour vous. Puis le Lion captif qui vous est aussi adressé. Si c’est à ce dernier sonnet que vous faites allusion en disant que j’ai imprimé des vers contre vous, ma surprise est plus grande encore car ces vers, vous les avez vus imprimés, pendant que vous veniez chez moi. Je vous/ les ai offerts moi-même. Non, Monsieur, vous avez mal compris le motif qui m’a fait m’adresser à vous, en le supposant intéressé. J’ai cru que je pouvais compter sur votre cordialité, que le temps avait effacé des souvenirs qui devaient pourtant être amers et offensants pour moi. Je l’ai cru, je vous le répète en recevant votre carte, Mais puisque vous ne vous souvenez que des impressions pénibles et non de celles qu’aurait dû vous laisser la sincère affection que je vous ai témoignée en plusieurs circonstances, oubliez-ma démarche. Je la regrette, et je suis trop fière malgré ma situation qui me fait attacher une grande importance à la/ réussite de ce concours, pour accepter votre protection dans les termes où vous me l’offrez.

Louise Colet

Dimanche 2 heures