Lettre de Madame de Musset à Adèle Colin

Ne craignez pas de m'écrire, ma chère Adèle, quoique vos lettres me fassent bien pleurer, qu'importe puisque je n'ai plus que cela à faire au monde ; je ne peux pas m'expliquer comment, après cette journée du 11 avril qui s'était si bien passée, il a pu tomber si malade dès le 13 ? Avait-il dans l'intervalle fait quelque imprudence ? Cette atroce maladie n'a pas pu tomber sur lui sans précédent, peut-être on me cachait son état, car je ne le savais pas malade.

Si vous gardez tout ce que les journaux disent, je vous recommande de conserver premièrement la Patrie du 7 mai ; il y a un article de M. Nisard qui est celui que j'aime le mieux, parce qu'il rend justice à son noble caractère, à son esprit incomparable, à la fierté et à l'indépendance de ses sentiments.

D'autres liront ses œuvres et les admireront, mais c'est son âme que M. Nisard a comprise et c'est beaucoup plus rare.

Je vous remercie d'aller le voir au Père-Lachaise, ne l'abandonnez pas...

Si mes moyens répondaient à mon désir, je voudrais, ma bonne Adèle, vous assurer un sort indépendant, mais je suis loin de le pouvoir. La catastrophe qui m'a obligée de quitter Paris et de me fixer loin de lui, m'a ôté toutes mes ressources. On dit pourtant que, sur les produits des représentations théâtrales, il doit y avoir un quart pour moi, si cela est vrai, sur ma part il y en aura une pour vous. C'est tout ce que je peux faire, c'est bien peu.

L'idée de revoir ses cheveux me glace le sang. Je voudrais pourtant avoir un médaillon en argent doré que je puisse porter toujours ; assez grand pour qu'on puisse rouler une boucle de ses cheveux sans autre préparation que ce qui est nécessaire pour les coller. Faites-les mettre devant vous, c'est plus sûr.

Adieu, ma pauvre amie, croyez bien à mon amitié toujours.

Edmée DE MUSSET.