Lettre de Madame de Musset à Adèle Colin sur Guttinguer

Vous m'avez fait bien plaisir en m'envoyant la Gazette de France. L'article de M. Guttinguer est une réfutation complète des insolences et des inepties de M. de Lamartine, et je crois que ce dernier doit être écrasé ; il y verra que son invocation mensongère ne trompe personne, et M. Guttinguer lui dit bien que la haine et l'envie ne pourraient rien trouver de plus perfide que ses prétendus éloges par lesquels il termine sa diatribe.

Quant à moi, rien ne pouvait m'être plus agréable que cette réponse farouche et énergique et telle que j'aurais pu la faire moi-même. J'ai écrit à M. Guttinguer pour le remercier. Ne cherchez pas son article pour moi, je l'ai lu et c'est par lui que j'ai su que l'auteur devait en faire un second ; il y a quelques mots à la fin d'un grand article sur la littérature sur un autre sujet, mais ils valent plus qu'un entier d'éloges par la franchise et l'indignation qui les inspirent.

Les derniers vers que vous m'avez envoyés sont déchirants et m'ont fait bien du mal ; je vois qu'il connaissait parfaitement son mal et qu'il se voyait mourir.

J'avais espéré qu'il s'était fait illusion sur la gravité de sa situation ; mais le mot : Je sens tout à coup s'arrêter mon cœur, prouve bien le contraire. Cette idée me désespère ; depuis longtemps j'en ai perdu le sommeil, et toute la nuit je suis poursuivie et troublée par la pensée de ce qu'il a souffert.

Veillons, ma chère mademoiselle Colin, veillons sur sa mémoire, ne le laissons pas attaquer par l'envie ; c'est à vous que ce soin appartient, car, dans mon exil, je ne peux rien ; avertissez son frère de tout ce que vous trouverez qui en vaille la peine. Il y a des attaques tellement méprisables qu'il faut les laisser passer ; les relever ce serait leur donner de la valeur, mais vous saurez bien les discerner. Je finis en vous assurant de mon sincère attachement.

Edmée DE MUSSET.