Lettre de Madame de Musset à Adèle Colin

Votre lettre, ma chère mademoiselle Colin, m'a fait bien du mal ; je vois par l'hésitation que mon pauvre fils avait à m'écrire, qu'il avait contre moi une amère pensée et qu'il n'était pas persuadé de mon dévouement et de ma tendresse extrême pour lui comme il l'aurait dû. Cette idée est navrante quand il n'est plus possible de dissiper une erreur aussi cruelle.

Toute ma vie on m'a reproché qu'il était ce que j'aimais le plus au monde, et lui-même, pendant longtemps, en était persuadé ; qu'est-ce qui a pu changer sa confiance à cet égard ? Je ne puis le comprendre. Certes, j'aime son frère et sa sœur autant qu'il est possible, jamais on n'a vu de fils plus tendre que Paul a toujours été pour moi ; son frère en était-il jaloux ? C'est possible ; dites-le-moi, vous qui avez connu les moindres replis de son cœur ; il était si sincère qu'il ne pouvait déguiser sa pensée, et certainement s'il avait quelque chose contre moi vous devez le savoir. C'eût été une injustice bien cruelle ; mais j'ai vu des moments où il admettait des doutes contre ses plus chers amis, son frère, son oncle. Son imagination malade a bien pu s'égarer jusqu'à moi-même ; c'est un chagrin de plus à dévorer avec tous ceux qui minent mon existence douloureuse.

Paul me dit que le buste de Barre vient très bien et qu'il sera ressemblant, je le désire beaucoup, car il faut que la postérité, qui relira éternellement ses œuvres impérissables, connaisse aussi ses beaux traits, qui reflétaient si bien la plus belle âme qui ait habité un corps humain.

Écrivez-moi toujours de temps en temps, chère mademoiselle Colin. Soignez bien ce qui nous reste de lui, c'est à vous seule que je confie ce soin, vous seule êtes assez dévouée pour ne jamais l'abandonner.

Quand le monument que son frère lui élève sera achevé, vous serez là ! Moi, je mourrai loin de lui, je ne verrai pas même où il repose.

Ah ! j'en mourrai.

Adieu, chère mademoiselle Colin, croyez à toute mon affection.

Edmée DE MUSSET.