Lettre à George Sand
24 juin 1833.
Madame, je prends la liberté de vous envoyer quelques vers que je viens d’écrire en relisant un chapitre d’Indiana, celui où Noun reçoit Raymond dans la chambre de sa maîtresse. Leur peu de valeur m’aurait fait hésiter à les mettre sous vos yeux, s’ils n’étaient pour moi une occasion de vous exprimer le sentiment d’admiration sincère et profonde qui les a inspirés.
Agréez, madame, l’assurance de mon respect.
Suivaient ces vers :
Sand, quand tu l’écrivais, où donc l’avais-tu vue Cette scène terrible où Noun à demi nue Sur le lit d’Indiana s’enivre avec Raymond ? Qui donc te la dictait, cette page brûlante Où l’amour cherche en vain d’une main palpitante Le fantôme adoré de son illusion ?
En as-tu dans le cœur la triste expérience ? Ce qu’éprouve Raymond, te le rappelais-tu ? Et tous ces sentiments d’une vague souffrance, Ces plaisirs sans bonheur, si plein d’un vide immense, As-tu rêvé cela, George, ou l’as-tu connu ?
N’est-ce pas le Réel dans toute sa tristesse Que cette pauvre Noun, les yeux baignés de pleurs, Versant à son ami le vin de sa maîtresse, Croyant que le bonheur, c’est une nuit d’ivresse Et que la volupté, c’est le parfum des fleurs ?
Et cet être divin, cette femme angélique Que dans l’air embaumé Raymond voit voltiger, Cette frêle Indiana dont la forme magique Erre sur les miroirs comme un spectre léger,
O George ! n’est-ce pas la pâle fiancée Dont l’Ange du désir est l’immortel amant ? N’est-ce pas l’Idéal, cette amour insensée Qui sur tous les amours plane éternellement ?
Ah, malheur à celui qui lui livre son âme ! Qui couvre de baisers sur le corps d’une femme Le fantôme d’une autre, et qui, sur la beauté, Veut boire l’idéal dans la réalité !
Malheur à l’imprudent qui, lorsque Noun l’embrasse, Peut penser autre chose en entrant dans son lit, Sinon que Noun est belle et que le Temps qui passe A compté sur ses doigts les heures de la nuit !
Demain viendra le jour, demain, désabusée, Noun, la fidèle Noun, par sa douleur brisée, Rejoindra sous les eaux l’ombre d’Orphélia. Elle abondonnera celui qui la méprise ;
Et le cœur orgueilleux qui ne l’a pas comprise Aimera l’ autre en vaiu — n’est-ce pas, Lélia ?