Lettre à George Sand
S.d. (Juillet 1833.)
Eprouver de la joie à la lecture d’une belle chose faite par un autre est le privilège d’une ancienne amitié. — Je n’ai pas ces droits auprès de vous, madame, il faut cependant que je vous dise que c’est là ce qui m’est arrivé en lisant Lélia. — J’étais, dans ma petite cervelle, très inquiet de savoir ce que c’était. Cela ne pouvait pas être médiocre, mais enfin ça pouvait être bien des choses avant d’être ce que cela est. Avec votre caractère, vos idées, votre nature de talent, si vous eussiez échoué là, je vous aurais regardée comme valant le quart de ce que vous valez. Vous savez que, malgré tout votre cher mépris pour vos livres, que vous regardez comme des espèces de contre-partie des mémoires de vos boulangers, etc., vous savez, dis-je, que, pour moi, un livre, c’est un homme, ou rien. — Je me soucie autant que de la fumée d’une pipe, de tous les arrangements, combinaisons, drames, qu’à tête reposée, et en travaillant pour votre plaisir, vous pourriez imaginer et combiner. — Il y a dans Lélia des vingtaines de pages qui vont droit au cœur, franchement, vigoureusement, tout aussi belles que celles de René et de Lara. Vous voilà George Sand; autrement vous eussiez été madame une telle faisant des livres.
Voilà un insolent compliment, je ne saurais en faire d’autres. Le public vous les fera. Quant à la joie que j’ai éprouvée, en voici la raison.
Vous me connaissez assez pour être sûre à présent que jamais le mot ridicule de — voulez-vous? ou ne voulez-vous pas? — ne sortira de mes lèvres avec vous. — Il y a la mer Baltique entre vous et moi sous ce rapport. — Vous ne pouvez donner que l’amour moral — et je ne puis le rendre à personne (en admettant que vous ne commenciez pas tout bonnement par m’envoyer paître, sije m’avisais de vous le demander), mais je puis être, si vous m’en jugez digne, — non pas même votre ami, — c’est encore trop moral pour moi — mais une espèce de camarade sans conséquence et sans droits, par conséquent sans jalousie et sans brouilles, capable de fumer votre tabac, de chiffonner vos peignoirs et d’attraper des rhumes de cerveau en philosophant avec vous sous tous les marronniers de l’Europe moderne. Si, à ce titre, quand vous n’avez rien à faire, ou envie de faire une bêtise comme je suis poli!) vous voulez bien de moi pour une heure ou une soirée, au lieu d’aller ces jours-là chez madame une telle, faisant des livres, j’aurai affaire à mon cher monsieur George Sand, qui est désormais pour moi un homme de génie. Pardonnez-moi de vous le dire en face, je n’ai aucune raison pour mentir.
A vous de cœur.
Mercredi