Lettre à George Sand

  • S.d. (Juillet 1833.)
  • Destinataire : George Sand
  • Source : Correspondance (1827-1857)

S.d. (Juillet 1833.)

S’il y a dans les feuilles que je viens de lire une page où vous ayez pensé à moi, et que je l’aie deviné, je vous remercie, George.....

Je voudrais que vous me connussiez mieux, que vous voyiez qu’il n’y a dans ma conduite envers vous ni rouerie ni orgueil affecté, et que vous ne me fassiez pas plus grand ni plus petit que je ne suis. Je me suis livré sans réflexion au plaisir de vous voir et de vous aimer. — Je vous ai aimée, non pas chez vous, près de vous, mais ici, dans cette chambre où me voilà seul à présent. C’est là que je vous ai dit ce que je n’ai jamais dit à personne. — Vous souvenez-vous que vous m’avez dit un jour que quelqu’un vous avait demandé si j’étais Octave ou Cœlio, et que vous aviez répondu: tous les deux, je crois. — Ma folie a été de ne vous en montrer qu’un, George, et quand l’autre a parlé, vous lui avez répondu comme à.....

A qui la faute? A moi. Plaignez ma triste nature qui s’est habituée à vivre dans un cercueil scellé, et haïssez les hommes qui m’y ont forcé. Voilà un mur de prison, disiez-vous hier, tout viendrait s’y briser. Oui, George, voilà un mur; vous n’avez oublié qu’une chose, c’est qu’il y a derrière un prisonnier.

Voilà mon histoire tout entière, ma vie future. Je serai bien avancé, bien heureux, quand j’aurai barbouillé de mauvaises rimes les murs de mon cachot! Voilà un beau calcul, une belle organisation de rester muet en face de l’être qui peut vous comprendre, et de faire deses souffrances un trésor sacré pour le jeter dans toutes les voiries, dans tous les égouts, à six francs l’exemplaire! Pouah!

Plaignez-moi, ne me méprisez pas. Puisque je n’ai pu parler devant vous, je mourrai muet. Si mon nom est écrit dans un coin de votre cœur, quelque faible, quelque décolorée qu’en soit l’empreinte, ne l’effacez pas. Je puis embrasser une fille galeuse et ivre-morte, mais je ne puis embrasser ma mère.

Aimez ceux qui savent aimer, je ne sais que souffrir. Il y a des jours où je me tuerais: mais je pleure ou j’éclate de rire, non pas aujourd’hui, par exemple. Adieu, George, je vous aime comme un enfant.