Lettre à François Buloz
À François Buloz
Venise, 27 janvier 1834
Vous avez dû recevoir de nos nouvelles, mon cher Bulos, par une lettre de Mme Dudevant. Nous avons tardé à écrire à Paris, par la très bonne raison qu'à chaque ville où nous arrivions ici, nous prenions la résolution de nous fixer dans une autre, et qu'ainsi de poste en poste, nous sommes allés beaucoup plus loin que nous ne pensions. Nous sommes restés presque un mois en route ; la fatigue d'un si long voyage, a fait tomber malade Mme Dudevant d'une manière assez serieuse, trois ou quatre jours après notre arrivée ici ; ce qui n'aurait été à Paris qu'une indisposition devenait une maladie, par la difficulté de trouver un chirurgien pour la saignée. On nous en a même envoyé un tellement inhabile que nous avons été forcé de le renvoyer, et que Georges, effrayé de cette mauvaise tentative, ne voulait plus se fier à un autre. Tout est aujourd'hui pour le mieux ; elle est guérie, et travaille à une nouvelle qui s'appelle, je crois, André, et qui est très avancée. Si vous avez eu à vous plaindre d'un retard de sa part, comme éditeur, le motif qui l'a causé doit vous le faire pleinement excuser, comme ami. Pour ma part, vous m'aviez demandé en partant, de vous écrire quelquechose sur l'Italie ; en vérité cela me serait bien impossible ; ou j'aurais l'air de vouloir dire le contraire de ce qu'ont dit les autres, ou je dirais ce que les autres ont dit. En somme, je vous avoue que rien n'est si peu interessant que mes impressions (comme on dit) dans ce voyage-ci. Ce qui m'a paru le plus étonnant, avant tout, c'est la manière miraculeuse dont bien des honnêtes gens voient les choses, au moyen de certaines lunettes qui ne vont gueres à mon nez. Mon frère a du venir chez vous, vous demander de ma part 360 fr, je suppose que vous les lui avez donnés, et qu'il vous en a fait un reçu. Lorsque j'ai quitté Paris, d'après le compte que nous avons fait ensemble, je me trouvais en avance de cent francs avec la Revue, y compris le paiement de la derniere lettre de change. Le / [f. 87] prix de Phantasio devant être le même que celui de Marianne d'après nos conventions, (500 f) nous devons nous trouver maintenant à peu près quittes l'un envers l'autre. Je vous enverrai un de ces jours un manuscrit, et vous m'enverrez de l'argent.. Tâchons de rester le plus long tems possible dans cette méthode vis à vis l'un de l'autre. Vous savez qu'au reçu de mon manuscrit vous n'aurez qu'à porter l'argent chez Mrs André Cotier ; ainsi cela ne vous sera pas, j'espère, un trop grand dérangement. Notre voyage a été plus cher que nous ne pensions, nous ne sommes riches ni l'un ni l'autre. Si je ne comptais pas sur votre parole, je reviendrais tout de suite de coté de Paris. Avez-vous commencé Lorenzaccio ? Si vous tenez à le publier, et si vous croyez qu'un retard dans cette publication peut vous être prejudiciable, faites ce que vous voudrez. Je suppose que mon frère s'est chargé des épreuves. Adieu. Ecrivez moi un mot pour me donner des nouvelles, et me dire que je peux compter sur vous Tout à vous Alfd de Musset
Notes
- [1] Paris, Bibliothèque de l’Institut, Lovenjoul F 982bis, f. 85-87. Fac-similé sur trois rectos.
- [2] On n'a pas cette lettre (voir Corr. Sand, II, p. 478).
- [3] Un voyage de trois semaines, en vérité : ils avaient quitté Paris le 12 décembre 1833 pour arriver à Venise le 31 au soir, en passant par Gênes (le 21), Florence (le 28), Bologne (le 29) et Francolino (le 31), d'après leur passeport.
- [4] Sic.
- [5] Sic.
- [6] Sur André, dont Musset a pu s'inspirer pour écrire On ne badine pas avec l'amour, voir Jean Pommier, Variétés sur Alfred de Musset et son Théâtre, Nizet et Bastard, 1944, p. 95 sqq. ; voir également la lettre de Sand à Buloz du 4 (?) mars 1834 {Corr. Sand, II, p. 519-522), selon laquelle André « était fini au[x] trois-quarts quand Alfred est tombé malade ».
- [7] vous biffé après qui.
- [8] C'est l'époque où Dumas commence à publier ses Impressions de voyage dans la Revue des Deux Mondes.
- [9] Dans le post-scriptum de sa lettre à Buloz des 4 et 5 février 1834 (Corr. Sand, II, p. 490-492), Sand écrit : « Alfred se tourmentait beaucoup hier pendant sa fièvre de ce que vous n'aviez pas payé cette dette de 360 francs. C'est une dette de jeu envers des gens assez grossiers et qu'il connaît peu, cela peut l'exposer à de mauvais propos de leur part et même plus tard à se battre. »
- [10] Ici, rature.
- [11] Cette graphie se retrouve dans deux scènes (I, 2 et II, 3) du manuscrit Léon Ollivier, qui avait servi à la composition de Fantasio pour la Revue des Deux Mondes, où il avait paru le 1er janvier 1834 (voir Jean Richer, Alfred de Musset, textes dramatiques inédits, Paris, Nizet, 1953, p. 189).
- [12] André (Dominique) et Cottier étaient banquiers, rue des Petites-Écuries, 40, et passage Violet, 5.
- [13] pas écrit dans l'interligne inférieur.
- [14] Avant Notre, Mais raturé.
- [15] je écrit en surcharge sur nous.
- [16] Sic.
- [17] Cette mention prouve que le manuscrit de Lorenzaccio avait été remis à Buloz avant le départ pour l'Italie.
- [18] Espace.