Lettre à François Buloz

  • Baden, 22 septembre 1834
  • Destinataire : François Buloz
  • Source : Correspondance (1827-1857)

À François Buloz
Baden, 22 septembre 1834

Mon cher Buloz

J'ai reçu le Saule que vous m'avez envoyé. Je ne sais pas si, de votre coté, vous avez reçu un mot de moi où je vous disais qu'au 20 de ce mois, je me trouverais sans argent ; à moins que vous ne puissiez m'en envoyer. Ma lettre est partie il y a plus de huit jours ; n'ayant pas de réponse de vous, et ne connaissant ici absolument personne à qui je puisse emprunter, j'ai écrit un mot à Mme Levrault, à Strasbourg, pour lui demander si elle n'avait rien reçu de vous qui me regardât : je ne me hasardais pas à la prier de rien m'avancer, mais d'après ce que je lui disais, il n'était pas difficile de voir que j'étais dans une position excessivement gênée. Elle m'a répondu un petit mot bien sec pour me dire qu'elle n'était prévenue de rien par vous à cet égard. Il est probable qu'elle a même douté de ma véracité là-dessus. Il m'est donc resté pour tout moyen de commencer par retrancher la moitié de mon diner, et ensuite de le retrancher tout à fait. Je n'ai aucun reproche à vous faire ; les termes de notre traité ne vous obligeant à rien avant le 1er Octobre ; je n'en puis faire qu'à moi-même qui suis parti de Paris trop légèrement ; et sans rien calculer ; j'étais dans une situation d'esprit si insupportable que je n'ai réfléchi à rien ; tout cela aurait été sans inconvénient, si ma mère, ou même mon frère, eussent été à Paris ; ils m'auraient tiré aussitôt d'affaire ; mais l'une est en Normandie et l'autre à Nismes ou à Lyon. Je me trouve donc forcément dans la nécessité de manger du pain et de boire de l'eau, jusqu'à ce que vous veuillez bien vous occuper de moi. Ce sera une rude leçon que je me serai donnée à moi-même, mais ce sera la dernière. Aussitôt mes cinq cent francs reçus, je vais revenir droit à Paris, et n'en bougerai jamais de ma vie sans avoir dans ma poche de quoi n'avoir besoin de personne. [f. 208 r°] Vous concevez, du reste, que la position où je suis, et le régime que je mène, ne sont pas très favorables à la poésie ; nous remettrons donc à un autre jour de parler du manuscrit que vous m'envoyez. Ce que vous me dites de mes deux volumes ne m'étonne nullement : Nous nous arrangerons pour que vous n'y perdiez pas ; c'est là l'important. Quant à moi, plus je vais, moins je suis sensible à ces sortes de choses ; d'ailleurs, je voudrais l'être en ce moment, que la série de déboires, d'ennuis et de dégoûts de toutes sortes dont je suis abreuvé depuis six mois sous tous les rapports, ne laissent guère de place à une si frivole contrariété ; soyez assuré que vous n'y perdrez pas ; moi, j'y perdrai toujours sans doute, c'est à dire que j'y laisserai l'espèce de réputation que cinq ou six feuilletons de bonne volonté m'ont fabriquée il y a deux ans. Ce sera encore une assez petite perte ; il y en a de plus grandes dans cette vie ; il n'y a pas besoin d'être plus vieux que moi pour le savoir. Nous rirons quelque jour, mon ami, de la position où je me trouve ; j'en rirai avec vous, mais je n'en rirai jamais tout seul ; il faut être gai et sans souci pour se moquer d'une situation pareille ; malheureusement je ne suis ni l'un ni l'autre, et j'avoue que je me passerais bien d'une si mortifiante et si ignoble épreuve. En vérité, j'ai besoin de toute autre chose que de la misère et de l'inquiétude pour pouvoir être un peu tranquille et travailler. Adieu. Quant vous voudrez, envoyez-moi de quoi manger. Mais envoyez-moi les cinq cents francs tout ensemble, car il faut que je revienne, et si vous mettiez quelque intervalle dans cet envoi je ne le pourrais plus et, pour le coup, quelque chose de plus sérieux arriverait Tout à v Alfd de Mt