Lettre à George Sand
Adresse: Monsieur Pagello Dr Mr Farmacia Armillo C. San Luca, pour remettre à Madame Sand, Venise, roye Lombardo- Vénitien. 19 avril. — Portant le timbre de Paris du 21 avril.
Mon amie chérie, je suis à Paris depuis le 12. J’ai fait venir Buloz le lendemain de mon arrivée. L’important c’est d’envoyer la fin d’ André. Jusque-là, il n’est guère possible d’obtenir grand’chose. Quant au prix, il le donnera; je n’ai pas eu l’air d’en douter un instant. «C’est bien cher»; voilà tout ce qu’il a dit.
Tu me dis, mon enfant, que tu veux aller à Constantinople. Avec quoi y vivras-tu? Si tu ne renonces pas à tes enfants, comment en reviendras-tu? Et quand même tu y renoncerais pour un temps, n’es-tu pas trop fière pour faire des dettes? Explique-toi, là-dessus, si la tranquillité de ton pauvre Mussaillon est quelque chose pour toi. Si je fais payer à Buloz d’une part ton loyer, d’autre part S. de la R. et quelques autres dettes, je crois, dont tu m’as parlé, que te restera-t-il? Peut-être de quoi vivre quelques mois à Venise, mais assurément pas de quoi la quitter. Songe, mon enfant, que c’est le dernier argent qui te reste à toucher, peut-être d’ici à longtemps. De mon côté, je ne sais même pas comment faire à Buloz une malheureuse comédie (faire une comédie!) dont je lui dois déjà le prix... J’enrage, mais qu’y faire? Réfléchis, je t’en prie, et écris-moi sérieusement tes projets. Tout ce qui dépendra de moi sera fait. Compte là-dessus, quand je devrais me mettre des jambes et des bras postiches. Malheureusement, la tête ne peut se remplacer.
Que je te remercie de ta lettre, mon amie. Je ne m’attendais pas à voir sitôt de ton écriture. Tu me dis de te parler de mes souffrances. Physiquement, je suis arrivé presque bien portant, quoique un coup de soleil sur la figure et une érésypèle aux jambes me rendissent horriblement ridicule. Grâce à Dieu, je suis debout aujourd’hui, et guéri, sauf une fièvre lente qui me prend tous les soirs au lit et dont je ne me vante pas à ma mère, parce que le temps seul et le repos peuvent la guérir. Du reste, à peine dehors du lit, je me suis rejeté à corps perdu dans mon ancienne vie. Comment te dire jamais ce qui s’est passé dans cette cervelle depuis mon départ? Mais, en somme, j’ai beaucoup souffert, et j’étais arrivé ici avec la ferme intention de me distraire et de chercher un nouvel amour. Je n’ai pas encore dîné une fois chez ma mère. J’avais arrangé avant-hier une partie quarrée ( sic ) avec Dalton. On m’avait mis, à côté de moi, une pauvre fille d’opéra qui s’est trouvée bien sotte, mais moins sotte que moi. Je n’ai pu lui dire un mot et suis allé me coucher à huit heures. Je suis retourné dans tous les salons où mon impolitesse habituelle ne m’a pas ôté mes entrées. Que veux-tu que je fasse? Plus je vais, plus je m’attache à toi, et bien que très tranquille, je suis dévoré d’un chagrin qui ne me quitte plus.
Tes meubles sont couverts de grandes couvertures de laine, ton lit n’a que les matelas, et les fenêtres sont sans rideaux. J’ai cru que j’entrais dans l’appartement d’un mort. Je ne saurais rester là-dedans. La seule chose qui me reste à faire, c’est de m’enfermer, mais je ne peux pas encore travailler, et dès que l’imbécille ( sic ) réfléchit un quart d’heure, voilà les larmes qui arrivent. Mon amie, tu m’as écrit une bonne lettre, mais ce ne sont pas de ces lettres-là qu’il faut m’écrire. Tu me dis que tu vas t’isoler et penser à moi; que veux-tu que je devienne quand je lis des mots pareils! Dis-moi plutôt, mon enfant, que tu t’es donnée à l’homme que tu aimes, parle-moi de vos joies — non, ne me dis pas cela. Dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimée; alors je me sens plein de courage et je demande au ciel que chacune de mes souffrances se change en joie pour toi. Alors je me sens seul, seul pour toujours, et la force me revient, car je suis jeune, et la vie ne veut pas mourir dans sa sève. Mais songe que je t’aime, qu’un mot de toi pourra toujours décider de ma vie et que le passé tout entier se retourne en l’entendant.
Il ne faut pas m’en vouloir, mon enfant, de tout cela. Je fais ce que je peux (peut-être plus). Songe qu’à présent il ne peut plus y avoir en moi ni fureur ni colère; ce n’est pas ma maîtresse qui me manque, c’est mon camarade George. Je n’ai pas besoin d’une femme, j’ai besoin de ce regard que je trouvais à côté de moi pour me répondre; il n’y a là ni amour importun ni jalousie, mais une tristesse profonde. Je regardais l’autre soir cette table où nous avons lu ensemble Gœtz de Berlichingen; je me souvenais du moment où j’ai posé le livre sur la table après le dernier cri du héros mourant: liberté, liberté! Tu étais beaucoup pour moi, ma pauvre amie, plus que tu ne croyais, et que je ne croyais moi-même.
Tu es donc dans les Alpes? N’est-ce pas que c’est beau? Il n’y a que cela au monde. Je pense avec plaisir que tues dans les Alpes. Je voudrais qu’elles pussent te répondre, elles te raconteraient peut-être ce que je leur ai dit. O mon enfant, c’est là cependant qu’il est triste d’être seul!
Planche, M. Sandeau et Regnault vomissent, à ce que m’a dit Buloz, tout ce qu’ils ont dans les entrailles contre moi, ce qui m’est bien égal. Mme Hennequin avait fait à ma mère tous les cancans possibles sur ton compte. Je n’ai pas eu de peine à la désabuser, il a suffi de lui parler des nuits que tu as passées à me soigner; c’est tout pour une mère.
Du reste l’Europe littéraire est morte, en sorte que les journaux n’ont pas donné signe d’attaque contre toi. Je n’ai trouvé qu’admiration, comme au temps d’Indiana.
Adieu, ma sœur adorée. Va au Tyrol, à Venise, à Constantinople; fais ce qui te plait, ris et pleure à ta guise, mais le jour où tu te retrouveras quelque part seule et triste, comme à ceLido, étends la main avant de mourir et souviens-toi qu’il y a dans un coin du monde un être dont tu es le premier et le dernier amour. Adieu, mon amie, ma seule maîtresse, écris-moi surtout, écris-moi.
— Tu as dû recevoir une lettre de Genève.