Lettre à George Sand
Timbre de départ de Paris: 1er mai. Timbre d’arrivée à Venise: 10 mai. 30 avril.
Ce n’est donc pas un rêve, mon frère chéri. Cette amitié qui survit à l’amour, dont le monde se moque tant, dont je me suis tant moqué moi-même, cette amitié-là existe. C’est donc vrai, tu me le dis et je le crois, je le sens, tu m’aimes. Que se passe-t-il en moi, mon amie? Je vois la main de la Providence comme je vois le soleil. Maintenant c’est fini pour toujours, j’ai renoncé, non pas à mes amis, mais à la vie que j’ai menée avec eux. Cela m’est impossible de recommencer, j’en suis sûr; que je me sais bon gré d’avoir essayé! Sois fière, mon grand et brave George, tu as fait un homme d’un enfant. Sois heureuse, sois aimée, sois bénie, repose-toi, pardonne-moi! Qu’étais-je donc sans toi, mon amour? Rappelle-toi nos conversations dans ta cellule; regarde où tu m’as pris et où tu m’as laissé. Suis ton passage dans ma vie; regarde comme tout cela est palpable, évident; comme tu m’as dit clairement: ce n’est pas là ton chemin; comme tu m’as pris par la main pour me remettre dans ma route. — Assieds-toi sur le bord de cette route simple, ô mon enfant, tu étais trop lasse pour y marcher longtemps avec moi. — Mais moi, j’y marcherai. Il faut que tu m’écrives souvent, que tu me laisses t’écrire ma vie à mesure que je vivrai. Songe à cela, je n’ai que toi, j’ai tout nié, tout blasphémé, je doute de tout, hormis de toi. Dis-moi, auras-tu ce courage-là? Toutes les fois que je relèverai la tète dans l’orage, comme un pilote effrayé, trouverai-je toujours mon étoile, la seule étoile de ma nuit? Consulte-toi. Ces trois lettres que j’ai reçues, est-ce le dernier serrement de main de la maîtresse qui me quitte, ou le premier de l’ami qui me reste? Mais néglige-moi, oublie-moi, qu’importe. Ne t’ai-je pas tenue? oui, je t’ai tenue et embrassée de ces bras que voilà. Sais-tu pourquoi je n’aime que toi? Sais-tu pourquoi, quand je vais dans le monde à présent, je regarde de travers comme un cheval ombrageux? je ne m’abuse sur aucun de tes défauts; tu ne mens pas, voilà pourquoi je t’aime. Je me souviens bien de cette nuit de la lettre. Mais, dis-moi, quand tous mes soupçons seraient vrais, en quoi me trompais-tu? Me disais-tu que tu m’aimais? N’étais-je pas averti? Avais-je aucun droit? ô mon enfant chéri, lorsque tu m’aimais, m’as-tu jamais trompé? Quel reproche ai-je jamais eu à te faire pendant sept mois que je t’ai vue jour par jour? Et quel est donc le lâche misérable qui appelle perfide la femme qui l’estime assez pour l’avertir que son heure est venue? Le mensonge, voilà ce que j’abhorre, ce qui me rend le plus défiant des hommes, peut-être le plus malheureux. Mais tu es noble et orgueilleuse.
Voilà pourquoi je crois en toi et je te défendrai contre le monde entier jusqu’à ce que je crève. Maintenant qui voudra peut me tromper, me maltraiter et me déchirer, je puis souffrir, je sais que tu existes. S’il y a quelque chose de bon en moi, si je fais jamais quelque chose de grand de mes mains ou de ma plume, dis-toi que tu sais d’où cela vient; oui, George, il y a quelque chose en moi qui vaut mieux que je ne pensais; lorsque j’ai vu ce brave Pagello, j’y ai reconnu la bonne partie de moi-même, mais pure et exempte des souillures irréparables qui l’ont empoisonnée en moi. C’est pourquoi j’ai compris qu’il fallait partir. Ne regrette pas, ma sœur bien-aimée, d’avoir été ma maîtresse. Il le fallait pour que je te connusse (ici une ligne rayée), mais ne reviens jamais sur un mot sans raison que je t’ai dit, et que tu me rappelles dans ta dernière lettre. Les plaisirs que j’ai trouvés, dans tes bras étaient plus chastes, c’est vrai, mais ne me dis pas qu’ils étaient moins grands qu’ailleurs. Il faut me connaître comme je me connais moi-même pour savoir ce qui en est. Rappelle-toi une strophe de Namouna. — Il y avait dans tes bras un moment dont le souvenir m’a empêché jusqu’aujourd’hui et m’empêchera encore longtemps d’approcher d’une autre femme.
J’aurai cependant d’autres maîtresses; maintenant les arbres se couvrent de verdure et l’odeur des lilas entre ici par bouffées: tout renaît et le cœur me bondit malgré moi. Je suis encore jeune, la première femme que j’aurai sera jeune aussi, je ne pourrais avoir aucune confiance dans une femme faite. De ce que je t’ai trouvée, c’est une raison pour ne plus vouloir chercher.
Je t’ai écrit tristement, la dernière fois; peut-être lâchement, je ne m’en souviens pas, je venais du quai Malaquais, et j’avoue que c’est la seule chose que je ne puisse supporter encore. Je n’y ai été que trois fois et toujours je suis rentré comme abruti pour toute la journée, sans pouvoir dire un mot à personne. J’ai retrouvé des cigarettes que tu avais faites avant notre départ et qui étaient restées dans la soucoupe. Je les ai fumées avec une tristesse et un bonheur étranges. J’ai, de plus, volé un petit peigne à moitié cassé dans la toilette, et je m’en vais partout avec cela dans ma poche. Tu vois que je te dis toutes mes bêtises; mais pourquoi me ferai-je plus héroïque que je ne suis? Tu aideras ton camarade à consoler ton amant. Sais-tu une chose qui m’a charmé dans ta lettre? C’est la manière dont tu me parles de Pagello, de ses soins pour toi, de ton affection pour lui, et la franchise avec laquelle tu me laisses lire dans ton cœur. Traite-moi toujours ainsi. Cela me rend fier. Mon amie, la femme qui parle ainsi de son nouvel amant à celui qu’elle quitte et qui l’aime encore lui donne la preuve d’estime la plus grande qu’un homme puisse recevoir d’une femme.
Je m’en vais faire un roman. J’ai bien envie d’écrire notre histoire; il me semble que cela me guérirait et m’élèverait le cœur. Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os; mais j’attendrai ta permission formelle. Je te dirai qu’on parle de mon retour. Une chose incompréhensible, c’est que, quinze jours avant mon arrivée, tout le monde savait déjà que nous étions séparés. On disait t’avoir vue à Paris, de ton côté, t’avoir parlé même au bal de l’Hôtel de Ville. Peut-être as-tu, dans un mauvais jour, écrit à Buloz quelque chose de cette triste séparation. Quoi qu’il en soit, j’ai peur qu’on croie que je n’ai voulu que me défendre du ridicule tout en te défendant du blâme. Je voudrais cependant écrire, le public n’y comprendrait rien, mais ceux qui devineraient sauraient qu’au milieu de tant de calomnies stupides il y a une voix pour toi et que c’est celle d’un homme qui t’a connue pendant un un an, précisément peut-être d’un homme que tu as quitté. Il m’est très indifférent qu’on se moque de moi, mais il m’est odieux qu’on t’accuse avec toute cette histoire de maladie.
— J’ai reçu ta lettre de Trévise: quel bon, quel excellent cœur tu as, mon enfant. Oui, nous nous reverrons. Comme je m’ennuie à périr ici, je vais aller aux eaux d’Aix au mois de juillet. Si tu viens à Paris aux vacances tu m’écriras. Fussé-je à tous les Diables, il faudra que je revienne. Je ne sais trop pourquoi j’ai dans la tête que je mourrai sans t’avoir revue. Voilà encore une bêtise. Au fait, je serai ici avant toi. Je reviendrai à la fin d’août.
Ton histoire de sansonnet me charme. C’est de lui que je suis jaloux; il danse sur tes genoux, le coquin. Sais-tu ce que je ferai? J’en achèterai un aussi, et parbleu, il aura la bonté de manger de l’encre aussi qu’il l’aime ou non, et il criera: George, George, toute la journée; mais il ne dansera point sur mes genoux, par respect pour mes pantalons.
Dis à Pagello que je le remercie de t’aimer et de veiller sur toi comme il le fait. N’est-ce pas la chose la plus ridicule du monde que ce sentiment-là? Je l’aime, ce garçon, presque autant que toi; arrange cela comme tu voudras. Il est cause que j’ai perdu toute la richesse de ma vie, et je l’aime comme s’il me l’avait donnée. Je ne voudrais pas vous voir ensemble, et je suis heureux de penser que vous êtes ensemble. Oh! mon ange, mon ange, sois heureuse et je le serai.
Je n’ai pas besoin de te dire que tes commissions sont faites. Je n’ai pas encore pu me décider à aller voir Maurice. C’est encore une lâcheté dont je m’accuse; mais il a une paire d’yeux noirs que je ne verrais pas sans douleur, je l’avoue. Mon enfant, j’ai encore une permission à te demander. C’est de te faire quelquefois des rapsodies de sonnets, comme si tu étais encore ma maîtresse. — Et ne l’es-tu donc plus, mon amour chéri? Tu la seras toujours, quand tu serais au bout du monde. Je te défie de m’empêcher de t’aimer. Franchement, il faut que je fasse ce roman. — Quel imbécile suis-je de m’inquiéter des sots et de te parler d’eux! Il faut que je le fasse ou que j’étouffe. Vois-tu, George, la veine est ouverte, il faut que le sang coule. — Je t’ai si mal aimée! il faut que je te dise ce que j’ai sur le cœur.
Adieu, mon frère, mon ange, mon oiseau, ma mignonne adorée, adieu tout ce que j’aime sous ce triste ciel, tout ce que j’ai trouvé sur cette pauvre terre. Chantes-tu encore quelquefois nos vieilles romances espagnoles? Et penses-tu quelquefois à Roméo mourant? Adieu, ma Juliette. Ramenta il nostr’ amor.
Sainte-Beuve me dit de te serrer la main pour lui.