Lettre à George Sand
Adressée à Pagello, pour remettre à Mme Sand. (Timbrée de Paris, 10 juin, de Venise... date effacée.) Mardi, 10 juin.
Maurice se porte bien, je viens de le voir à l’instant et il doit sortir avec moi dimanche. J’ai été de là chez André Cotier, savoir à quelle époque Boucoiran lui a remis pour toi l’argent qu’il devait te faire passer. Je ne pourrai le voir que demain, attendu que ces messieurs-là ne se dérangent que fort majestueusement, surtout lorsqu’il s’agit de pauvres gens comme nous autres.
Si demain j’apprends que l’argent ne lui a été remis que tard, c’est une négligence bien maladroite de la part de Boucoiran, mais enfin ce n’est qu’une négligence et je pourrai penser qu’à l’heure qu’il est tu dois avoir reçu ton argent. Si au contraire on me dit que l’argent a été remis à l’époque où il a dû l’être, il sera clair que la lettre qui contient le mandat se sera égarée et je t’en enverrai un autre le jour même.
Maurice m’a dit qu’il avait donné à M. Papet une lettre pour toi, il y a environ quinze jours; je suppose que M. Papet l’aura mise à la poste. Du reste il y avait longtemps qu’il n’avait vu Boucoiran. Il était sorti chez sa grand’mère à son dernier jour de congé.
Je te remercie, ma chère, d’avoir pensé à moi dans toutes tes inquiétudes. J’ai l’espoir que, lorsque cette lettre te parviendra, tu seras déjà rassurée, d’autre part, sur tous ces sujets de tristesse. Cependant je ne veux pas même attendre à demain pour te parler de Maurice. Je comprends que cela doit passer avant tout. Que je suis fâché, mon enfant, que tu ne m’aies pas dit franchement ton désir à cet égard! Tu m’écrivais d’être tranquille sur ton compte, de ne pas chercher à vaincre certaines tristesses, certaines répugnances. Je me figurais absolument que mes visites au collège ne pouvaient être que des hors-d’œuvre et que tu savais toujours par Boucoiran des nouvelles de ton fils. Pourquoi ne m’as-tu pas parlé franchement? Voilà maintenant une lettre qui va mettre dix jours à te parvenir, et moi, comme un sot bavard que je suis, je t’en ai écrit une ces jours-ci, dans laquelle tu chercheras à coup sûr autre chose que mes stupides rêveries et où tu ne trouveras pas une ligne qui ne mérite d’être jetée au feu.
Pauvre Georgeot! quelle peine m’a fait ta lettre! des économies sur ton estomac! quelle horreur! Mon enfant, je t’en supplie, combats un peu ta fierté, emprunte à Rebizzo. N’es-tu pas sûre que tu auras, quoi qu’il arrive, de quoi payer quand tu voudras? Ne sais-tu pas que quand Buloz refuserait de te donner un sou, je n’ai qu’à vouloir pour que ma mère me donne la somme que je voudrai, mille francs ou deux mille! La pauvre femme me proposait de m’envoyer telle somme qu’il me faudrait, dans cette lettre que tu m’as renvoyée de Venise.
Ecris-moi, ma chère, si tu t’es déjà adressée à Planche, comme tu me dis en avoir l’intention. Quelque mépris que j’aie pour... (coupure) il a pendant mon absence dit... ( coupure, suite)... chose trop vile et trop... (coupure)... parler Buloz, tu trouveras que j’ai raison. Si tu n’as pas encore écrit, dis-le-moi, je resterai à Paris. En tout cas, songe que, dans quelque circonstance que tu te trouves, ma vie t’appartient, ma chère, et que c’est me rendre service que de m’en demander un pour toi. Buloz crie comme un aigle, mais il paiera ce que tu veux.