Lettre à George Sand

  • Madame Sand, n° 19, quai Malaquais
  • Destinataire : George Sand
  • Source : Correspondance (1827-1857)

Madame Sand, n° 19, quai Malaquais.

Je te remercie de m’accorder ma demande. Quant à ma résolution de partir, n’en parlons pas, elle est irrévocable. Je l’ai prise hier soir en me couchant; ce matin j’ai ouvert ma fenêtre, et j’ai regardé le soleil. Lui-même, du haut des sphères célestes, il n’avait rien vu qui pût la changer. Quoique tu m’aies connu enfant, crois aujourd’hui que je suis homme. Je ne m’abuse sur rien; je ne crains ni espère rien. Que je sois au désespoir, cela est possible; mais ce n’est pas le désespoir qui agit en moi, c’est moi qui le sens, qui le calcule, et qui agis sur lui. Je t’en prie, pas un mot là-dessus, et ne crains pas qu’il m’échappe rien. Tu me dis que je me trompe sur ce que j’éprouve. Non, je ne me trompe pas. J’éprouve le seul amour que j’aurai de ma vie. Je te le dis franchement et hautement, parce que j’ai raisonné avec cet amour-là, jour par jour, minute par minute, dans la solitude et dans la foule, depuis cinq mois; parce que je sais qu’il est invincible, mais que, tout invincible qu’il est, ma volonté le sera aussi. Ils ne peuvent se détruire l’un l’autre; mais il dépend de moi de faire agir l’un plutôt que l’autre. Ne te donne pas la peine de penser à tout cela; il y a longtemps que j’y pense. Lorsque j’ai risqué de te voir, j’avais calculé toutes les chances; celle-là est sortie. Ne t’en afflige pas surtout, et sois sûre qu’il n’y a pas dans mon cœur une goutte d’amertume. J’ai écrit à Buloz et je dîne avec lui aujourd’hui pour causer d’affaires, afin d’avoir de l’argent là-bas. Il est probable que j’irai d’abord à Toulouse, chez mon oncle (dont je t’ai souvent parlé), de là aux Pyrénées; et, de là, dans un mois ou deux, à Cadix, par eau.

Ecris-moi quand tu veux que je te voie. Je pars mercredi, ou jeudi au plus tard. Adieu, ma bien-aimée Georgette.

Ton enfant, Alf d.