Lettre à George Sand

  • 1834
  • Destinataire : George Sand
  • Source : Correspondance (1827-1857)

C’est trop ou trop peu. Manques-tu de courage? Revoyons-nous, je t’en donnerai. Parle ou ne parle pas; les lèvres des hommes n’ont pas de paroles que je ne puisse entendre sans crainte. Tu me dis que tu ne crains pas de blesser Pierre en me voyant. Quoi donc alors? Ta position n’est pas changée? Mon amour-propre, dis-tu? Ecoute, écoute, George, si tu as du cœur, rencontrons-nous quelque part, chez moi, chez toi, au Jardin des Plantes, au cimetière, au tombeau de mon père (c’est là que je voulais te dire adieu). Ouvre ton cœur, sans arrière-pensée. Ecoute-moi te jurer de mourir avec ton amour dans le coeur; un dernier baiser et adieu! Que crains-tu? Ô mon enfant, souviens-toi de ce triste soir à Venise, où tu m’as dit que tu avais un secret. C’était à un jaloux stupide que tu croyais parler. Non, mon George, c’est à un ami; c’est la Providence qui changea tout à coup l’homme à qui tu parlais. Rappelle-toi cela. Au milieu de cette vie de misères et de souffrances, Dieu m’accorde peut-être la consolation de t’être bon à quelque chose. Sois-en sûre, oui, je le sens là, je ne suis pas ton mauvais génie. Qui sait ce que le ciel veut de nous? Peut-être suis-je encore destiné à te rendre encore une fois le repos. Songe que je pars, mon enfant. Ne fermons pas légèrement des portes éternelles.

Et puis! Avoir tant souffert, pendant ces cinq mois partir pour souffrir plus encore, partir pour toujours, te savoir malheureuse quand j’ai tout perdu pour te voir tranquille, et pas un adieu! Ah! c’est trop, c’est trop. Je suis bien jeune, mon Dieu. Qu’ai-je donc fait?