Lettre à George Sand
Je t’envoie un dernier adieu, ma bien-aimée, et je l’envoie avec confiance, non sans douleur, mais sans désespoir. Les angoisses cruelles, les luttes poignantes les larmes amères ont fait place en moi à une compagne bien chère, la pâle et douce mélancolie. Ce matin, après une nuit tranquille, je l’ai trouvée au chevet de mon lit, avec un doux sourire sur les lèvres. C’est l’amie qui part avec moi. Elle porte au front ton dernier baiser. Pourquoi craindrais-je de te le dire? N’a-t-il pas été aussi chaste, aussi pur que ta belle âme, ô ma bien-aimée? Tu ne te reprocheras jamais ces deux heures si tristes que nous avons passées. Tu en garderas la mémoire. Elles ont versé sur ma plaie un baume salutaire.Tu ne te repentiras pas d’avoir laissé à ton pauvre ami un souvenir qu’il emportera et que toutes les peines et toutes les joies futures trouveront comme un talisman sur son cœur, entre le monde et lui. Notre amitié est consacrée, mon enfant; elle a reçu hier, devant Dieu, le saint baptême de nos larmes. Elle est immortelle comme lui. Je ne crains plus rien, ni n’espère plus rien. J’ai fini sur la terre. Il ne m’était pas réservé d’avoir un plus grand bonheur. Eh bien, ma sœur chérie, je vais quitter ma patrie, ma mère, mes amis, le monde de ma jeunesse; je vais partir seul, pour toujours, et je remercie Dieu. Celui qui est aimé de toi ne peut plus maudire, George; je puis souffrir encore maintenant, mais je ne peux plus maudire.
Quant à nos rapports à venir, tu décideras seule; sur quoi que ce soit qui regarde ma vie, parle, dis un mot, mon enfant, ma vie est à toi. Ecris-moi d’aller mourir en silence dans un coin de la terre, à trois cents lieues de toi, j’irai. Consulte ton cœur, si tu crois que Dieu te le dit, tâche de défendre notre pauvre amitié; réserve-toi de pouvoir encore m’envoyer de temps en temps une poignée de main, un mot, une larme; hélas! ce sont là tous mes biens. Mais si tu crois devoir sacrifier notre amitié, si mes lettres, même hors de France, troublent ton bonheur, mon enfant, ou seulement ton repos, n’hésite pas, oublie-moi. Je te le dis, je puis souffrir beaucoup, sans me plaindre, à présent.
Sois heureuse à tout prix. Oh! sois heureuse, bien-aimée de mon âme! Le temps est inexorable, la mort avare, les dernières années de la jeunesse s’envolent plus rapidement que les premières. Sois heureuse, ou, si tu ne l’es pas, tâche d’oublier qu’on peut l’être. Hier, tu me disais qu’on ne l’était jamais. Que t’ai-je répondu? Je n’en sais rien, hélas! Ce n’est pas à moi d’en parler. Les condamnés à mort ne renient pas leur Dieu.
Sois heureuse, aie du courage, de la patience, de la pitié. Tâche de vaincre un juste orgueil. Rétrécis ton cœur, mon grand George; tu en as trop pour une poitrine humaine. Mais si tu renonces à la vie, si tu te retrouves jamais seule en face du malheur, rappelle-toi le serment que tu m’as fait, «ne meurs pas sans moi». Souviens-t’en, souviens-t’en, tu me l’as promis devant Dieu.
Mais je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait mon livre, sur moi et sur toi (sur toi surtout); non, ma belle, ma sainte fiancée, tu ne te coucheras pas dans cette froide terre sans qu’elle sache qui elle a porté. Non, non, j’en jure par ma jeunesse et par mon génie, il ne poussera sur ta tombe que des lis sans tache. J’y poserai, de ces mains que voilà, ton épitaphe en marbre plus pur que les statues de nos gloires d’un jour. La postérité répétera nos noms comme ceux de ces amants immortels qui n’en ont plus qu’un à eux deux, comme Roméo et Juliette, comme Héloïse et Abélard. On ne parlera jamais de l’un sans parler de l’autre. Ce sera là un mariage plus sacré que ceux que font les prêtres, le mariage impérissable et chaste de l’Intelligence. Les peuples futurs y reconnaîtront le symbole du seul Dieu qu’ils adoreront. Quelqu’un n’a-t-il pas dit que les révolutions de l’esprit humain avaient toujours des avant-coureurs qui les annonçaient à leur siècle? Eh bien, le siècle de l’Intelligence est venu. Elle sort des ruines du monde, cette souveraine de l’avenir; elle gravera ton portrait et le mien sur une des pierres de son collier. Elle sera le prêtre qui nous bénira, qui nous couchera dans la tombe comme une mère y couche sa fille le soir de ses noces. Elle écrira nos deux chiffres sur la nouvelle écorce de l’arbre de la vie. Je terminerai ton histoire par mon hymne d’amour. Je ferai un appel, du fond d’un cœur de vingt ans, à tous les enfants de la terre; je sonnerai aux oreilles de ce siècle blazé (sic) et corrompu, athée et crapuleux, la trompette des résurrections humaines, que le Christ a laissée aux pieds de sa croix. Jésus! Jésus! et moi aussi, je suis fils de ton père! Je te rendrai les baisers de ma fiancée. C’est toi qui me l’as envoyée, à travers tant de dangers, tant de courses lointaines qu’elle a courus pour venir à moi. Je nous ferai, à elle et à moi, une tombe qui sera toujours verte, et peut-être les générations futures répéteront-elles quelques-unes de mes paroles, peut-être béniront-elles un jour ceux qui auront frappé avec le myrthe de l’amour aux portes de la liberté!