Lettre à George Sand
Baden, 15 septembre.
Je te renvoie ta lettre comme tu le veux. Jamais je n’ai vu si clairement combien j’étais peu de chose dans ta vie. Non pas parce que tu me refuses le peu de mots d’amitié que je t’avais demandés à genoux: je conçois à merveille que, dans ce moment-ci, ils te coûteraient beaucoup trop, et, loin de t’en vouloir de ce que tu me dis que tu n’as pas la force de me les envoyer, je ne vois...... la franchise, et je t’en sais bon gré. Mais ta lettre a «j’y trouve à la dernière ces propres mots: Je le renouvelle ma promesse et, de l’autre côté, tu me dis que je t’aime encore trop, et que tu n’auras pas la force de me revoir. — Il faut, ma pauvre amie, que ton cœur soit bien malade, — et ne crois pas que je sois moi-même de force à t’adresser un reproche, — il faut que tu souffres beaucoup, pour que tu n’aies même plus une larme pour moi, et pour qu’en face de Dieu tu manques à ta parole, qui depuis trente ans, disais-tu, n’a pas encore été faussée. Elle le sera donc une fois, et j’aurai perdu le seul jour de bonheur qui me restait encore. Qu’il en soit ce qui plaît à Dieu, ou à l’esprit de mort. Car, à vingt-deux ans, sans avoir jamais fait de mal à personne, en être où je suis, et recevoir ainsi constamment, jour par jour, un nouveau coup de pierre sur la tête, c’est trop. Qu’il y ait une Providence ou non, je n’en veux rien savoir. S’il y en a une, je le lui dis en face: elle est injuste et cruelle. Elle est la plus forte, je le sais; qu’elle me tue. Je ferai mieux que de la maudire, je la renie. Ne va pas croire surtout que je te fasse un reproche, ô mon brave Georgeot, mon grand coeur; je ne t’en veux pas de manquer à la parole que tu m’avais donnée de ne pas mourir sans étendre la main, et sans te souvenir de moi quand tu serais seule en face de la douleur. Non, je ne t’en veux pas, car tu souffres. Je n’en veux qu’à cette destinée de mort qui sait le secret de trouver toujours un endroit à frapper dans un cœur plein de ses coups. Ce n’est pas ta faute si je ne suis plus rien pour toi.
Tu me dis de lire... (endroit brûlé )... de frémir. Que crois-tu donc m’apprendre, mon enfant, en me disant qu’un soupçon jaloux tue l’amour dans ton cœur?Qui crois-tu donc que j’aime? Toi, ou une autre? Tu t’appelles insensible, un être stérile et maudit. Tu te demandes si tu n’es pas un monstre d’avoir le cœur fait comme tu l’as, et tu me dis de frémir en songeant de quels abîmes je suis sorti. Et, mon amie, me voilà ici, à Baden, à deux pas de la maison de conversation; je n’ai qu’à mettre mes souliers et mon habit, pour aller faire autant de déclarations d’amour que j’en voudrai, à autant de jolies petites poupées qui ne me recevront peut-être pas toutes mal, qui, à coup sûr, sont fort jolies, et qui, plus certainement encore, ne quittent pas leur amant parce qu’elles ne veulent pas se faire méconnaître. Quoi que tu fasses ou que tu dises, morte ou vive, sache que je t’aime, entends-tu, toi et non une autre. «Aime-moi dans le passé, me dis-tu, mais non telle que je suis dans le présent.» George, George, tu sauras que la femme que j’aime est celle des roches de Franchart, mais que c’est aussi celle de Venise, et celle-là, certes, ne m’apprend rien quand elle me dit qu’on ne l’offense pas impunément.
Je t’avoue qu’il y a un mot qui m’a choqué dans le peu de lignes que tu me transcris de la lettre de Pierre: non volli leger (sic) di piu e lo poteva. — Si tu n’avais pas rompu avec lui, je ne t’aurais jamais parlé de cela. Mais c’est faux. Madame la Couture était venue deux fois dans la journée, très inquiète et toute essoufflée, me dire qu’elle avait mis le soir en se couchant ta lettre pour moi, avec ma canne, sur le canapé, qu’en se réveillant la lettre avait disparu, et qu’elle n’avait trouvé que la canne. Cela m’a semblé étrange, et la vérité est que lorsque j’ai ouvert ta lettre, Pagello n’en pouvait rien voir. Le cachet était défait, et refermé avec le pouce.
Je ne sais pourquoi je te dis cela, ni pourquoi je te dis quelque chose. Je n’ai plus rien dans le cœur ni dans la tête. Je crois que je vais revenir à Paris pour peu de temps. Ecris-y, si tu m’écris. Mais pourquoi? A quoi bon, dis-moi, tout cela? Je souffre, et à quoi bon? Ta lettre m’a fait un mal cruel, George; ah mon enfant, pourquoi? Mais que sert de gémir? Tu me dis que tu m’écris, afin que je ne prenne aucune idée de rapprochement entre nous. Eh bien, écoute, adieu, n’écrivons plus. Tout cela, vois-tu, est horrible au bout du compte. Tu souffres, toi aussi, je te plains, mon enfant. Mais puisqu’il est vrai que je ne peux rien pour toi, eh bien alors, si notre amitié s’envole au moment où tu souffres et où tu es seule, qu’est-ce tout cela? Je ne t’en veux pas, je te le répète. Adieu, je ne sais où je serai, n’écris pas, je ne puis savoir.
Je relis cette lettre, et je vois que c’est un adieu. Ô mon Dieu, toujours des adieux! Quelle vie est-ce donc? Mourir sans cesse? Ah! mon cœur, mon amour, je ne t’en veux pas de cette lettre-ci; mais pourquoi m’as-tu écrit l’autre? cette fatale promesse. Maudit soit Dieu! J’espérais encore. Ah malheur et malheur, c’est trop. J’avais encore un jour dans ma vie; un, un, sur tant d’années, à vingt ans; un jour, un seul jusqu’à la mort. Qu’ai-je donc fait, sacredieu! Mais à quoi bon tout cela? Il n’y a plus rien, n’est-ce pas, rien dans ton cœur? Tu n’es point aimée, tu n’aimes pas, hideuse parole; puissé-je ne l’écrire jamais!
Que je revienne à Paris, cela te choquera peut-être et lui aussi. J’avoue que je n’en suis plus à ménager personne. S’il souffre, lui, eh bien! qu’il souffre, ce Vénitien qui m’a appris à souffrir! Je lui rends sa leçon; il me l’avait donnée en maître. Quant à toi, te voilà prévenue, et je te rends tes propres paroles: Je t’écris cela afin que si tu vinsses à apprendre mon retour, tu n’en prisses aucune idée de rapprochement avec moi. Cela est-il dur? Peut-être. Il y a une région dans l’âme, vois-tu, lorsque la douleur y entre, la pitié en sort. Qu’il souffre! il te possède. Puisque ta parole m’est retirée, puisqu’il est bien clair que toute cette amitié, toutes ces promesses, au lieu d’amener une consolation sainte et douce au jour de la douleur, tombent net devant elle, eh bien! puisque je perds tout, adieu les larmes, adieu; non pas adieu l’amour, je mourrai en t’aimant, mais adieu la vie, adieu l’amitié, la pitié. O mon Dieu! est-ce ainsi? J’en aurai profité. Par le ciel, en fermant cette lettre, il me semble que c’est mon cœur que je ferme. Je le sens qui se resserre et s’ossifie. Adieu.