Lettre à George Sand
Lundi.
Mon amour, me voilà ici. Tu m’as écrit une lettre bien triste, mon pauvre ange. Et j’arrive bien triste aussi. Tu veux bien que nous nous voyions; et moi, si je le veux! Mais ne crains pas de moi, mon enfant, la moindre parole, la moindre chose qui puisse te faire souffrir un instant. Voyons-nous, chère âme, et tu auras toute confiance, et tu sauras jusqu’à quel point je suis à toi, corps et âme; tu verras qu’il n’y a plus pour moi ni douleur ni désir, du moment qu’il s’agit de toi. Fie-toi à moi, George; Dieu sait que je ne te ferai jamais de mal. Reçois-moi, pleurons ou rions ensemble, parlons du passé ou de l’avenir, de la mort ou de la vie, de l’espérance ou de la douleur; je ne suis plus rien, que ce que tu me feras. Sais-tu les paroles de Ruth à Noëmi dans la Bible? Je ne puis te dire autre chose:
«Laissez-moi vivre de votre vie; le pays où vous irez sera ma patrie, vos parents seront mes parents; là où vous mourrez, je mourrai, et dans la terre qui vous recevra, là je serai ensevelie.»
Ainsi, un mot; dis-moi ton heure. Sera-ce ce soir? demain? Quand tu voudras; quand tu auras une heure, un instant à perdre. Réponds-moi une ligne. Si c’est ce soir, tant mieux. Si c’est dans un mois, j’y serai. Ce sera quand tu n’auras rien à faire; moi, je n’ai à faire que de t’aimer.