Lettre à George Sand

  • S.d. [fin octobre 1834]
  • Destinataire : George Sand
  • Source : Correspondance (1827-1857)

S.d. [fin octobre 1834]
Je te quitte, et une affreuse idée s’est emparée de moi. Tu as écrit à tes amis du Berry. Mon enfant, mon enfant, que je suis coupable envers toi ! Que de mal je t’ai fait cette nuit ! Oh, je le sais ! Et toi, toi, voudrais-tu m’en punir ? 0 ma vie, ma bien-aimée, que suis malheureux, que je suis fou, que je suis stupide, ingrat, brutal ! Tu es triste, chère ange, et je ne sais pas respecter ta tristesse ! Tu me dis un mot qui m’afflige, et je ne sais pas me taire, je ne sais pas sourire, je ne sais pas te dire que mille larmes, que mille affreux tourments, que les plus horribles malheurs peuvent tomber sur moi, que je peux les souffrir, et qu’ils n’ont qu’à attendre un sourire, un baiser de toi pour disparaître comme un songe ! O mon enfant, mon âme ! Je t’ai pressée, je t’ai fatiguée, quand je devrais passer les journées et les nuits à tes pieds, à attendre qu’il tombe une larme de tes beaux yeux pour la boire, à te regarder en silence, à respecter tout ce qu’il y a de douleur dans ton cœur ; quand ta douleur devrait être pour moi un enfant chéri que je bercerais doucement. 0 George ! George ! écoute : ne pense pas au passé ; non, non ! au nom du ciel, ne compare pas, ne réfléchis pas. Je t’aime comme on n’a jamais aimé. O ma vie, attends, attends, je t’en supplie, ne me condamne pas. Laisse faire le temps ; écris-moi plutôt de ne pas te revoir pendant un mois, que sais-je ? O Dieu, si je te perdais ! Ma pauvre raison n’y tient pas. Mon enfant, punis-moi, je t’en prie : je suis un fou misérable, je mérite ta colère, bannis-moi de ta présence pendant un temps ; tu n’es pas assez forte toi-même pour m’aimer encore, et moi, et moi je t’aime tant ! Oh ! que je souffre, amie ! Quelle nuit je vais passer ! Oh, dis-toi cela, au nom du ciel, au nom de ta grand’mère, de ton fils, dis-toi que je t’aime : crois-le, mon enfant. Punis-moi, ne me condamne pas. Tiens, je ne sais ce que je dis : je suis au désespoir. Je t’ai offensée, affligée, je t’ai fatiguée. Comme je t’ai quittée ! Oh ! insensé ! et quand j’ai eu fait trois pas, j’ai cru que j’allais tomber. Ma vie, mon bien suprême, pardon, oh, pardon à genoux ! Ah, pense à ces beaux jours que j’ai là dans le cœur, qui viennent, qui se lèvent, que je sens là. Pense au bonheur, hélas ! hélas ! si l’amour l’a jamais donné. George, je n’ai jamais souffert ainsi. Un mot, non pas un pardon, je ne le mérite pas ; mais dis seulement : j’attendrai ; et moi, Dieu du ciel, il y a sept mois que j’attends, je puis en attendre encore bien d’autres. Ma vie, doutes-tu de mon pauvre amour ? 0 mon enfant, crois-y ou j’en mourrai.