Lettre à Sa marraine

  • 11 août 1835
  • Destinataire : Caroline Jaubert
  • Source : Correspondance (1827-1857)

11 août 1835.

Dieu soit béni ! vous m’écrivez une lettre absurde ! vous avez donc aussi, madame, vos bons moments comme nous autres ; oui, j’en atteste le ciel ! quand vous avez écrit, votre fenêtre était ouverte, vos rosiers se dandinaient au vent, — vous étiez décoiffée, — ou mal coiffée, — vous étiez sous quelque impression joyeuse de la chauve-souris qui, quoi qu’en dise M. Serres, est le chef-d’œuvre de la création. Et il y avait infailliblement à côté de vous des cirons qui dansaient dans un rayon de soleil. (Par parenthèse, les cirons sont les plus heureux êtres de la terre : ils ne vivent qu’un jour et ils le passent à valser.)

Votre lettre est absurde et, par conséquent, charmante. Plus souvent que j’irai délayer mes benêts de vers sur vos petites idées fraîches comme des roses ! n’en déplaise à ma Muse, il ne sera point rimaillé sur votre charmante pensée du soir et du matin.

Mais ! ! ! d’après ce que vous me dites, comptez bien que dorénavant je n’irai vous voir que le matin.

Il faut que je vous compare à quelque chose, pour vous dire une fois pour toutes que personne n’a le
quart autant d’esprit que vous, sans compter que vous êtes jolie comme un ange. Voyons. Je vous compare à une perle fine (quel vent il fait ! c’est insupportable, ma lampe est toute exaspérée). Il y a bien de vous dans une perle : — d’abord elles vivent dans l’eau ; — ensuite Heine n’a-t-il pas dit quelque part que la poésie est la maladie de l’homme, comme la perle est la maladie du pauvre animal appelé huître ? Oui, les perles sont des larmes devenues joyaux, vrais symboles de la poésie. Mais, bon ! je vous insulte de vous comparer à la poésie. Vous valez bien mieux que nos muses. (A propos de Muse, Delphine Gay vient de mettre dans les Débats, à propos des vingt-cinq fusils, une complainte à la Fualdès).

M’y voilà. Je vous compare à Titania, reine des fées (Midsummer night’s dream) :
So, good night, with lullaby !
Lulla, lulla, lullaby (decrescendo) !

Vous amusez-vous déjà ? Je viens de Montmorency, j’ai perdu mes gants dans le lac d’Enghien et mon mouchoir à Andilly. (Quel tapage les chats font dans la cour !) Adieu, madame. Je vous écris sans trop savoir si ma lettre arrivera : je ne sais pas bien l’adresse. La première fois que vous sentirez sous votre bonnet lilas une petite divagation prête d’éclore, écrivez-le-moi, je vous en supplie.

Votre dévoué servr.