Lettre à Sa marraine
Mai 1836.
Vous avez eu grand tort, madame, de n’être pas venue ce soir au Théâtre-Français. Rosine n’a pas été espiègle, mais elle a été spirituelle et assez coquette, fort coquette même. Il y a eu une sortie charmante. Voici comment : elle vient de lire le billet de Lindor ; l’acte finit ; elle est seule en scène. Le billet lu, et le dernier mot dit, l’actrice n’a plus qu’à s’en aller ; elle s’en va donc. L’orchestre se met à jouer une valse. Or au lieu de sortir comme on sort, c’est-à-dire de laisser
le théâtre vide pour l’entr’acte, voici ce qu’a fait Rosine ce soir :
Elle s’en est allée à pas lents, tenant à la main le billet de Lindor, le relisant, tournant sur la scène, seule, sans mot dire : cela a duré près de cinq minutes. Le parterre n’a pas bougé ; il a suivi des yeux la demoiselle, qui n’en a pas été plus vite, tournant et relisant toujours, en dépit de l’entr’acte et de l’orchestre. Enfin elle est sortie et on a applaudi. Que dites-vous de cela ? Comme c’est hardi, calculé, affecté et parfaitement vrai ! et comme c’est féminin !
— Mais, direz-vous, c’est une tradition ; cela se fait peut-être tous les jours.
— Non, madame ; j’ai vu, Dieu aidant, une centaine de fois le Barbier de Séville, et je n’ai jamais vu cette sortie.
— Eh bien, direz-vous encore, c’est une idée de Mlle Mars.
Eh ! que m’importe ? c’est charmant. Et songez que d’oser le faire, d’oser tenir ainsi le spectateur en haleine, au moment où l’entr’acte commence, d’oser rester quand tout le monde va se lever, quand on n’a plus rien à dire, quand les garçons de café brûlent de crier leur limonade, ma foi, oser cela, le faire et réussir, c’est quelque chose.