Lettre à Franz Liszt
20 juin 1836.
Votre lettre, mon ami, m’a fait double plaisir, d’abord littérairement parlant, et ensuite et surtout parce que votre bon souvenir me fait espérer que cette courte poignée de main que nous nous sommes donnée en passant ne sera pas la dernière.
Le livre dont vous me parlez n’est qu’à moitié une fiction et assurément, comme vous dites, il pourrait et devrait être plus long. Je ne crois pas pourtant donner jamais de frères à ces 2 volumes, par la même raison que je ne les corrigerai pas, comme j’en avais d’abord eu la tentation. Ces sortes d’ouvrages, intéressants ou non, sont en dehors de l’art, il me semble ; pas assez vrais pour des mémoires à beaucoup près et pas assez faux pour des romans ; le lecteur doit chercher en vain l’attrait d’une réalité qui lui échappe à chaque instant, tandis que le pauvre auteur, tout nu derrière un manteau troué en mille endroits, sent la critique au vif et reçoit les estocades précisément là où il se découvre.
Aborder, d’ailleurs, le monde tel qu’il est, dire les choses, est impossible. Je n’ai jamais pu lire les Confessions de Rousseau sans dégoût. Pour des mémoires,
c’est différent ; la mort absout et les hommes n’y sont plus, mais en revanche, le mensonge a beau jeu. Que la partie que vous me proposez, d’aller vous voir un instant à Genève, aurait de charmes pour moi, mon ami, et que je me sens triste et parisien, en pensant que probablement, ce ne sera pour moi qu’un de ces rêves heureux que je ne fais jamais qu’à demi ! Si vous me demandiez ce qui me retient, je ne saurais que vous répondre, et tant de raisons m’attireraient au contraire !
Je me demande si mon cœur est trop jeune ou si ma tête est trop vieille. Je me sauve du boulevard Italien et je vais pousser des ouf ! à Montmorency : demi-verdure, demi-nature, demi-plaisir, demi-ennui, et tout à l’avenant, de fractions en fractions, jusqu’à la dose infinitésimale, voilà tout — époi — autre chose qui est la même chose, un quart d’heure là et autant ici — beaucoup de fumée de cigarettes — beaucoup de grandes et d’éternelles, d’irrévocables déterminations d’un jour — un tant soit peu de vrai et de bon, par moment volé au hasard — voilà ce qui m’empêche de partir. Si j’y vais, ce sera avant le 15 juillet, sinon moquez-vous de moi et rions ensemble. Mais à Paris, à Naples ou à Genève, tendez-moi toujours la main, mon cher Franz, et gardez-moi un peu d’affection vraie, la seule sauvegarde dans les sentiers perdus.
A vous de cœur.