Lettre à Caroline Jaubert
À Madame Jaubert
Mercredi soir [10 août 1836]
Je rentre, madame, et je trouve dans mon tiroir comme un remords l’aimable lettre dans laquelle vous me parlez de votre visite à la J. Il est bien tard pour vous dire que j’ai été à l’Assomption où par parenthèse il y avait un mariage dans un coin (opposition, contraste, palpitant d’intérêt), beaucoup de vieux suif, peu de parents, immensément de tristesse, et pas du tout de douleur — parlons de ce monde — je sais que Mlle Adine pousse des cris pleins d’avenir — je sais aussi que vous êtes bien portante et que vous n’avez pas la migraine. Quoi encore ? Isnard, vêtu de vert, parade macaroniquement devant l’Empereur de toutes les Siciles — Mlle Taglioni meurt de triomphe, enterrée sous les roses — Tissandier dit qu’il n’y a pas autant de maris trompés qu’on se l’imagine, et manque son antépénultième mariage — Mignet dîne chez Very, et dit que Byron ne vivra pas — il aime mieux Ballanche — Melle de B. ma future est malade. Je lui ai promis des vers, mais je me fais des bleus au front, et il ne sort rien. — Mon ami A[lfred] T[attet] a enfin trouvé une demoiselle qui lui rend des coups de poing quand il lui en donne — le voilà fixé pour la vie — Musard joue aux Champs-Élysées — personne n’y va — La Vsse perd quinze mille francs au piquet, et dit que l’amitié n’est qu’un rêve. Méry qui est laid, en dit autant de l’amour. Auriol a inventé une balançoire — Lautour Mézeray trouve qu’après ses tulipes il n’y a au monde que Fanny E[l]ssler, et il court chez Tortoni après les papillons, un n° du Constitutionnel à la main. Balzac s’est sauvé, toute réflexion faite, — il aime mieux cela que d’aller en prison — son journal a fait banqueroute, et son dernier roman aussi. Que vous dirai-je encore de nouveau ? il ne me reste qu’à parler de moi — Vous me reprochez de ne pas travailler — c’est bien honnête de votre part, et assurément, madame, plus que je ne mérite. Voulez-vous me permettre de vous dire mes raisons ?
Je suis assis dans ma robe de chambre à carreaux rouges et je compte sur mes doigts : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 25 — et demi — c’est mon âge.
Combien d’amis ? zéro, ni chien, ni chat. combien de maîtresses ? pas la plus imperceptible apparence. Combien d’argent ? TRENTE sous — et la permission de me déshonorer en jouant sur parole — quel doux sentier semé de fleurs !
Bonsoir madame, ma verveine est morte, mon voyage manqué, ma tête vide, et quant à mon cœur je ne sais où il est [ave]c la marquise probablement, car je n’en entends pas parler. Voilà mes raisons pour ne rien faire, sans compter le proverbe le plus juste qui ait jamais été ici-bas : à quoi bon autre chose que rien ? est-ce que vous l’avez oublié. Rien ! vive rien ! il n’y a que cela au monde.
Mille compliments respectueux.
Alfd Mt.
[Adresse :]
Madame
Madame Jaubert
N 15 rue Taitbout
[Cachet postal :]
11 août 1836
Notes
- Transcription intégrale d’après la notice de collection, p. 12.