Lettre d'Alfred de Musset à Aimée d'Alton (I)
La main me tremble en vous écrivant et peut-être ai-je tort de le faire — votre charmant secret n'a pas été trahi, et vous dire comment je le sais serait bien difficile. Je ne le sais pas — mais j'en suis sûr — et quoi qu'il puisse en arriver, il m'est impossible de ne pas vous en remercier.
S'il est vrai qu'un livre écrit avec le cœur puisse faire de loin quelque bien à un cœur ami, il faut que l'écrivain ait la permission de dire à son tour quel bien lui font de pareilles récompenses. Il faut qu'il réponde, et qu'il supplie qu'on ne pense pas que c'est son amour-propre qui répond — il faut qu'il ose dire : vous pour qui j'ai écrit, pour qui j'ai veillé, de telles choses me paient de tout et c'est moi qui vous suis redevable. Les applaudissements enivrent, mais ils durent peu et leur jouissance est bien légère; mais qui m'ôtera jamais ce que ce cher petit trésor m'a donné de courage, d'orgueil, d'espérance ? Quand vous devriez en sourire maintenant et l'avoir peut-être oublié, et trouver qu'une tête folle se monte bien vite sur un caprice passé, qu'importe même ? Recevez donc cette lettre comme j'ai reçu votre envoi, avec étonnement peut-être, mais dites-vous que c'est un cœur vrai que vous avez fait battre.
Y a-t-il autre chose au monde ? Le reste n'est-il pas un rêve ? Ah ! je le sens dans ce moment-ci, où je ne sais quelle idée d'avenir ou d'ambition va peut-être me faire partir d'un jour à l'autre pour quelque temps. Vous le dirai-je ! Au milieu de ces courses de solliciteur, de ces audiences auxquelles je suis obligé et qui me mènent Dieu sait où, cette petite bourse qui m'accompagnera me parle le seul vrai langage. Hélas ! c'est donc pour y mettre quelques pièces d'or que je partirai ! Est-ce pour cela que vous l'avez faite ?
Pardonnez-moi ce qu'il y a de ridicule à oser vous parler ainsi. — Je puis me taire, mais non parler à moitié. — Vous êtes ainsi, m'a-t-on dit, je crois, et sans cette idée de départ, peut-être n'oserais-je pas vous écrire.
Mais pourquoi maintenant et de si loin ? Comment se fait-il qu'à Paris, près de vous, j'aie cent fois eu sur les lèvres ce que je voudrais vous dire aujourd'hui, et que je n'aie jamais essayé de vous le dire sans presque vous fâcher ? Je n'ai seulement jamais pu vous dire que je vous trouvais belle, et le compliment le plus aisé et le plus ordinaire vous devenait désagréable par ma maladresse. J'y pense aujourd'hui et je me dis : tant mieux, tant mieux que nous n'ayons jamais échangé de ces paroles banales — on doit serrer une main comme la vôtre et non la baiser froidement. Oui, il y a quelque amitié pour moi dans cette main qui a fait ce petit travail si fin, si précieux, il y a une pensée de vous sur chacun de ces petits fils déliés, il y a du moins un regard de vous sur chacun d'eux. Quand vous reverrai-je ? Quand reviendrez-vous ? Y serai-je encore ? Voilà à quoi je pense maintenant et je vous demande en grâce si cette lettre vous paraît extravagante de ne pas y répondre, mais de ne pas m'en faire repentir. Un mot dur de vous me ferait plus de mal que le reste ne m'a fait de bien — car je vous connais maintenant et je vous aime, et ni vous ni moi n'y pouvons plus rien. — Vous qui ne me connaissez pas, vous penserez que c'est l'effet d'un moment, ou un langage de jeune homme. Je sais ce que vous me diriez si vous me répondiez. Je sais aussi ce que je sens et que je n'ai jamais de ma vie menti ni à moi ni à personne. Ce n'est pas une qualité — je suis trop fier pour mentir. Me répondrez-vous ? Je ne sais — mais quel que soit le sort de cette lettre, je la ferme plus heureux que je ne l'ai commencée. Elle portera du moins quelque chose de mon cœur à un noble cœur, à qui je me confie, et qui en fera ce qui lui plaira.
ALF d M t