Lettre d'Alfred de Musset à Aimée d'Alton (II)
J'ai laissé passer hier sans vous répondre parce que j'avais le soir une audience M lle [ministérielle] et que je croyais pouvoir répondre ensuite à votre question. Rien n'est plus décidé qu'auparavant, et je ne sais ni si je partirai ni quand, ni où j'irai; je suis engagé parce que le P royal a demandé pour moi au président du conseil une mission diplomatique — il n'est pas possible de reculer maintenant si on m'accorde ce que j'ai sollicité moi-même — voilà où j'en suis. Cependant je n'irai pas en tout cas hors d'Europe, et ce ne sera pas pour longtemps, j'espère — ai-je besoin de vous dire que ce qui était mon unique désir il y a un mois me désole aujourd'hui ? Comment prévoir sa destinée ? En vérité, il y a telles occasions où le hasard semble railler les hommes et se servir de leurs propres espérances pour les faire souffrir ! Puisque je suis en train de vous confier mes secrets d'Etat, je vous dirai que c'est probablement en Espagne que j'irai, mais comme vous savez peut-être, le Ministère va se modifier, et qui sait ? — j'espère.
Maintenant parlons raison.
Je crois vous aimer, enfant, et je ne me trompe pas. Votre santé, dites-vous, est un obstacle invincible; je n'en connais pas à l'amour. Quant à « la femme plus âgée que moi, au visage de plus en plus sérieux » et à « la condamnation » permettez-moi de dire à ma vieille amie de 25 ans que j'en ai 26 — que je crois son cœur très sérieux, mais son jeune et charmant visage très gai et très couleur de rose; — qu'une chaise longue n'est pas un si vilain meuble pour en dire du mal — que pour les talents, vous avez le premier de tous, celui d'être belle, et que pour l'esprit, ce qui fait le charme et l'attrait irrésistible du vôtre, c'est précisément ce mélange de gaieté et de sérieux, de vivacité et de langueur. — Enfant, le bonheur est fait pour vous, s'il est fait pour quelqu'un au monde.
Vous connaissez mon caractère, dites-vous, vous vous trompez à votre tour. Je suis plus vieux que vous d'un an par l'âge, et par l'expérience de dix ans. Que ce mot d'expérience ne vous fasse pas sourire; mon expérience n'est pas grand'chose; laissez-moi vous dire ce qu'elle m'a appris.
Faire de beaux rêves et vouloir les réaliser est la première, l'inévitable condition des grands cœurs. Il faut cependant qu'en entrant dans la vie la réalité et ses mille dégoûts frappent tôt ou tard l'espérance encore vierge, et l'abattent au plus haut de son vol. Ce n'est pas une phrase de moraliste que je dis là, c'est une vérité éternelle. La première expérience, Aimée, consiste à souffrir, elle consiste à trouver et à sentir que les rêves absolus ne se réalisent presque jamais; ou que réalisés, ils se flétrissent et meurent au contact des choses de ce monde.
Un sentiment d'amère réflexion est donc le résultat de cette première épreuve. Le cœur, blessé dans son essence même, dans son premier élan, saigne et semble à jamais déchiré.
Cependant on vit et il faut aimer pour vivre encore; on aime avec crainte, avec défiance, et peu à peu on regarde autour de soi, et on s'aperçoit que la vie n'est pas aussi triste qu'on l'avait jugée, on revient à soi, on revient au bonheur, à Dieu, à la vérité. Le cœur, plus ferme, accepte les obstacles, les chagrins, les dégoûts même; sûr de lui, il les prévoit, les combat et les change quelquefois en biens. Plus résigné, il jouit mieux des jours heureux, les appelle avec plus d'ardeur, les prolonge avec plus de soin. Il en vient enfin à se dire : le mal n'est rien, puisque le bonheur existe.
Voilà mon expérience, Aimée, et celle que je voudrais vous donner, si j'avais quelque pouvoir sur votre bon et noble cœur. Ce n'est pas là la conclusion du livre que vous aimez et qui n'en est pas moins vrai; mais c'est là ce qui le suit, ce qui doit le suivre. Ne dites jamais, mon beau moinillon rose, que Dieu vous refuse le bonheur et ne cherchez pas de motifs de souffrances dans ce que vous appelez vos idées folles — ce sont des idées sages, les plus précieuses, les seules vraies. Laissez battre votre cœur, laissez-vous aimer; laissez faire le Destin, il y a de beaux jours ici-bas; ce bonheur que vous niez, il est en vous, dans vos yeux, sur vos lèvres, dans votre sein — respectez votre trésor.
Le nom d'amie vous plaît. Enfant ! amitié, amour sont-ce donc deux mots ?
Ma lettre, dites-vous, renverse vos espérances. La vôtre me fait remercier Dieu. Elle m'ouvre un monde d'espérances, de désirs, de tourments sans doute, mais de jouissances divines — ne le fermez pas, mon bel ange, ne doutez pas, ne prévoyez pas, souriez, répondez, soyez bonne et vraie comme vous êtes belle; — on a tant de force quand on se sent deux ! Mais venez le plus tôt possible ! ne le pourriez-vous pas si vous vouliez ?