Lettre d'Alfred de Musset à Aimée d'Alton (IV)
Je voulais renvoyer à mon Aimée son petit papier cent fois baisé pour la supplier d'y poser encore les lèvres et de me le renvoyer de nouveau. Je suis forcé d'avouer qu'il sent le tabac et la cire à moustaches — je n'ai pas pensé en le voyant à rendre ma bouche digne d'approcher de la bouche qu'il représente. Ne sachant pas la place où vous l'aviez touché, je l'ai couvert, sucé tout entier — je l'aurais dévoré s'il était moins précieux... Chère âme, quand tes lèvres seront-elles à sa place — je me meurs en y songeant. Laissez-moi vous dire mon bonheur. Jamais je n'ai rencontré une femme aussi franche, aussi vraie que vous. Jamais je n'ai vu tant de cœur, et si peu de coquetterie, tant de sincérité et tant de noblesse. Je relis vos trois lettres à la fois, et j'en pleure de joie. Il n'y a que vous au monde capable de parler ainsi. Vous ne savez pas ce que vous valez en comparaison des femmes ordinaires. Vous ne savez pas quel étonnement, quelle jouissance on éprouve en approchant d'un être tel que vous. Et quand je pense au mois de Mai — quand je me dis qu'une âme si belle, si candide, habite un corps aussi beau qu'elle, aussi blanc qu'elle, allais-je dire — mon amour, qu'ai-je fait pour être si heureux ? Ah ! que tu as raison de venir avec les fleurs, avec la verdure, avec la saison du soleil ! appelle-moi fou si tu veux — il me semble qu'à ton premier baiser, il va m'éclore une fleur dans le cœur. — Et vous osez parler de chagrins ! Vous osez concevoir quelque inquiétude. Dieu ne ment pas, ma rose blanche, et il mentirait si nous n'étions pas heureux ! C'est avec la simplicité des anges que vous êtes venue à moi — c'est en souriant et sans hésiter que vous m'avez fait un aveu que les femmes vendent au prix de mille tortures, de mille comédies et de mille épreuves. Je ne sais si j'ai pour vous plus d'estime ou plus d'amour; votre caractère n'a pas son pareil pour moi et cependant moi aussi j'ai été aimé par de nobles cœurs — mais jamais ainsi ! Je ne sais si en vous voyant je vais me jeter sur vos lèvres ou tomber à genoux devant vous — chère, chère, Aimée la bien nommée, que je suis heureux de vivre et de t'avoir connue !
Comment se fait-il qu'une tante qui a une chambre ne puisse la donner qu'à la fin du mois. Je n'y comprends rien, car enfin cette chambre existe — est-ce que quelqu'un ose l'occuper ? Pourquoi ne venez-vous pas chez votre cousine ? J'ai cru démêler à propos de la petite épître au Moinillon, qui m'a valu la plume avec laquelle j'écris, et que je baise en ce moment — j'ai cru voir, dis-je, qu'Ad[lon] ne vous aimait guère, ou que du moins elle était jalouse de vous, pauvre enfant ! je le crois bien, et je lui pardonne; bien d'autres qu'elle seraient jalouses !
Ce n'est pas, j'espère, la tête rasée qui pourrait vous donner l'idée de retarder votre venue. J'adore déjà votre petite perruque; est-elle bien pareille à vos cheveux ? vous donne-t-elle toujours ce petit air de beau page lutin ? Ah ! que je l'aimerai sur cette tête où elle tiendra comme elle pourra quand je l'y verrai. Savez-vous ce que vous ferez quand vos cheveux seront repoussés ? Vous me donnerez votre perruque — voilà encore une folie, n'est-ce pas ? je ne m'en soucie guère et je me coifferai avec de tout mon cœur, quand vous devriez me rire au nez.
Adieu, adorée, adieu, ma chère maîtresse. Mes lettres sont plus longues que les vôtres.
Je vous dirais jusqu'à demain que je vous aime, mais pour le dire comme je le sens, je ne le puis pas.