Lettre d'Alfred de Musset à Aimée d'Alton (V)

  • 10 avril 1837
  • Destinataire : Aimée d'Alton
  • Source : Mercure de France, Lettres d’amour à Aimée d’Alton

J'ai lu dans quelque endroit qu'il ne faut pas en boire plus qu'on ne vous en verse. C'est une petite vérité — cherchez ce qu'elle peut bien vouloir dire.

Je m'empresse d'abord, ma belle Aimée, de vous rassurer sur le voyage manqué. Une mission diplomatique ne mène à rien qu'à un moyen de passer son temps et de voir du pays sans dépenser du sien. Mais en général, au retour on se retrouve Jean comme devant — il en est de cela comme de bien des choses — c'est une excursion, un amusement quelquefois, quelquefois aussi un souci qu'on se donne, et qui après tout ne rapporte rien que du temps perdu. Cela ne donne ni titre, ni droit sinon celui de porter un habit brodé. J'ai beaucoup désiré partir en courrier, précisément à cause de cette espèce d'indépendance au retour et peut-être même à cause de de l'habit brodé. Mais il se trouve que dans ce moment-ci je me vois pour l'automne prochain des engagements à remplir. Vous comprenez que si je passe mon été à courir, ce n'est pas le moyen d'avoir travaillé à l'automne; ce n'est donc pas à moi une folie de refuser aujourd'hui ce que j'accepterai plus tard, lorsque je le pourrai sans inconvénient.

Cette Confession, à ce que je vois, ne veut pas vous sortir de la tête. C'est me punir par où j'ai péché, et je n'ai rien à en dire. Cependant quand on a fait un livre, on devrait avoir à la rigueur le pouvoir de le défaire. Mais je commence à croire que je n'y réussirai pas — vous serez donc l'Enfant du siècle et je n'aurais pas le droit de m'en plaindre, si vous me permettiez d'être M me Pierson.

Voulez-vous me dire, mon beau Moinillon, ce que ce peut être que d'être libertin quand on est amoureux ? Il me semble que c'est à peu près la même chose que d'être hypocrite en même temps que dévot. Je crois autant qu'il m'en souvient, que c'est dans la Nouvelle Héloïse que j'ai lu cette belle distinction, entre le libertinage et l'amour. Il n'y a qu'une petite difficulté, pour qu'ils se nuisent l'un à l'autre, c'est que dès que l'un existe, l'autre perd son nom.

Ne me croyez pas assez peu au fait des usages les plus simples pour vous aller voir dans une maison où je ne suis pas reçu. Une pareille idée ne vient guère, je crois, qu'aux enfants qui sortent du collège, et je n'en suis pas précisément là.

Je n'en conviens pas moins avec vous que je suis enfant et très enfant, que je me monte quelquefois la tête trop vite, et que j'aime à voir tout en beau plutôt qu'en mal. Vous voyez que je fais bon marché de mes mauvaises qualités auxquelles je ne veux pourtant pas encore renoncer. Elles peuvent avoir leur bon côté, et en faveur des chances heureuses qu'elles peuvent me donner, je suis forcé de leur pardonner les mauvaises chances qu'elles rencontrent.