Lettre d'Alfred de Musset à Aimée d'Alton (VI)

  • 13 avril 1837
  • Destinataire : Aimée d'Alton
  • Source : Mercure de France, Lettres d’amour à Aimée d’Alton

Je ne suis qu'un sot et vous êtes un ange, mais je ne me repens pas de ma lettre, puisqu'elle me sert à vous mieux connaître et à vous aimer plus encore. Ne croyez pas que ce soit l'ours qui m'ait fâché. Je le méritais bien un peu, et d'ailleurs j'ai trop appris par moi-même que l'orgueil est le plus grand ennemi du bonheur. Non, ce qui m'avait fait du mal dans ces deux lettres c'est que j'avais cru y sentir que vous m'aimiez moins, et que mes folies avaient choqué votre esprit, au lieu d'être excusées par votre cœur — pourquoi, dites, bel ange, pourquoi appeler raillerie de libertin ce qui n'était qu'un peu de gaieté et beaucoup de vraie joie dans un homme qui se croit aimé de vous ? me voudriez-vous triste ou sérieux ! Je vous déclare que c'est bien impossible tant que vous m'aimerez. — Quand vous le voudrez, vous n'avez qu'à me dire que vous ne m'aimez plus; mais tant que ce mot ne sera pas venu, pourquoi réfléchir et de quoi s'affliger ? L'amour est tout et, pour le reste, il faut rire ensemble des petits efforts que le malheur fait pour nous toucher.

Je n'ose plus revenir sur ce qui n'a pas paru vous plaire, mais je sens en vous une si belle nature, tant de qualités et tant de trésors, qu'il me désolerait de voir votre esprit céder au penchant qui nous porte quelquefois à chercher le mal. Soyez sûre que ce n'est pas là votre vrai caractère. Je n'en veux pour preuve que ce billet même où je vous retrouve meilleure que je ne le méritais. — Je n'en veux pour preuve que votre beauté, et ces petits mérites sur lesquels vous ne voulez pas qu'on se monte la tête. Ah ! croyez-moi, au nom du ciel, mon cher petit enfant du siècle, le bonheur est assez rare ici-bas, c'est un triste défaut que d'en douter, et c'est presque un crime que de le détruire.

Il me faut bien vous donner mon excuse pour le retard de ma lettre avant-dernière. J'avais travaillé toute la nuit et je m'étais levé trop tard pour le courrier. Voilà une raison qui n'est pas bien poétique.

Où nous nous verrons ? — il faudrait pour cela que je sache d'abord où vous demeurerez, car il est probable que ce sera loin de mon infernal faubourg, et je ne veux pas faire faire à ma belle malade des courses trop longues.

Mais tu viens le 21 ou le 22, et tu ne veux pas, chère idole, que je sois fou de plaisir et d'espérance ! tu me parles du revers de la médaille, tu ne sais donc pas quelle image j'y vois gravée ! Ah ! beauté, tu veux m'apprendre à être sage. Apprends-moi à ne pas mourir d'impatience en t'attendant, et de bonheur en te voyant.

Je ne puis me résoudre à te renvoyer ton petit papier et à m'en priver pendant trois jours — je t'en envoie un autre, et je voudrais t'envoyer mes lèvres avec — fâche-toi donc encore, méchante — je t'appelle ma chère, ma belle maîtresse. — Ah ! monsieur l'ours, monsieur le farouche, comme je me vengerai de vous !