Lettre d'Alfred de Musset à Aimée d'Alton (VII)
Je t'aime, je t'aime, je t'aime, oui, certainement, ton idée me plaît puisqu'elle te plaît; mais tu sais peut-être que je demeure avec ma mère, c'est bien incommode. Figure-toi que je demeure sous la même clef qu'elle, et qu'il faut traverser la salle à manger pour entrer dans ma chambre. L'appartement n'est pas bien grand, et il y a dedans une mère, une sœur, un frère et trois domestiques. — As-tu peur, beau chérubin ? Je me dépêche de te rassurer. Je suis à vous dès l'aube, me dis-tu. A ce mot j'ai sauté de joie; plus de dangers, plus de difficultés, si tu peux venir entre 7 et 8 heures du matin; mais c'est de bien bonne heure peut-être. J'ai peur à mon tour, je crains que ce mot que tu as écrit et que je baise ne soit pas réalisable. Dis-moi vite si je puis y compter. Tu sauras que cette maison si peuplée ronfle sur les deux oreilles, invariablement jusqu'à huit heures et demie ou neuf heures, maîtres et valets. Pas une âme ne bouge. En te demandant de venir entre 7 et 8, je fais donc excès de prudence.
Mais il ne faut jamais laisser de prise au hasard. Tu sais que je demeure à la fontaine; c'est la porte à droite d'un assez vilain monument ! Tu traverseras la cour sans rien dire au portier, la maison étant dans le jour une espèce de passage public. Trouver la porte dans la cour n'est pas facile, attendu qu'il y en a quantité. C'est au fond de la cour, à droite; il y a écrit : escalier en grosses lettres au-dessus. Mais comme je serai à la fenêtre, derrière mes rideaux, je guetterai mon amour et j'irai au-devant d'elle jusqu'au bas de l'escalier. Ainsi point d'embarras. Une fois montée et enfermée chez l'ami, mon idole est aussi en sûreté que s'il était dans les Grandes Indes. Sortir est facile. Je dors habituellement jusqu'à 2 heures et quelquefois jusqu'à 5 heures le soir, quand j'ai passé la nuit — défense expresse de m'éveiller — par conséquent sécurité parfaite. Il n'y a qu'une clé à mettre en dedans, et là, les rideaux tirés — ô bel ange ! quel jour, quelles pensées ! Tes lettres me rendront fou. — A tout instant il faut que je les relise pour croire à mon bonheur, pour être sûr qu'un si beau rêve n'est pas un rêve. Ton monsieur de l'Expérience est adorable, j'en ai bien ri; à la bonne heure, voilà comme je t'aime, aimer ? non, adorer, idolâtrer, ah ! que les mots sont bêtes ! quand on les écrit, quand on les lit ou quand les entend.
Adieu, adieu, mille baisers sur tes lèvres, sur ton corps, sur ton cœur. Tâche donc de ne pas me mettre un vilain pain à cacheter qui me déchire le meilleur. Je t'envoie un petit papier, envoie-m'en un, je t'en supplie, qui ait touché ton cou, tes épaules, tout toi.