Lettre à Madame Jaubert

  • [Juin 1837]
  • Destinataire : Caroline Jaubert
  • Source : Correspondance (1827-1857)

À Madame Jaubert
[Juin 1837.]

J'écris Emmeline dans ce moment-ci, et si ce n'était pas abuser, je voudrais bien avoir encore une petite note. Ce que je demande n'est pas facile à dire, quand on ne veut pas du lieu commun; et c'est précisément parce que sur ce chapitre tout le monde se sert du lieu-commun, que je n'en voudrais pas. Il s'agit du moment où une femme se donne, (ou se livre, comme dit Mr J. sur les marges de la Confession) et je voudrais quatre pages sur la veille et le lendemain des noces d'amour. Est-ce possible? Est-ce disable? II me semble que ce moment-là n'est bien dit nulle part, et la raison en est probablement que ce sont les hommes qui font les livres; mais il me semble aussi que ce qui se passe dans une tête féminine la veille du jour où elle va céder, et le lendemain de ce jour, doit être tout différent de ce qui peut [...] alors à une femme d'esprit et de cœur [...] bien que tout en plaisantant, il se passe entre nous la chose la plus rare, la plus précieuse, la plus divine qui soit au monde? Oui, vous le savez, et vous qui vous connaissez, vous ne devez pas en être étonnée. Mais je l'aurais été terriblement (étonné) il y a deux ans si on m'avait parlé du lien qui nous unit aujourd'hui. Pardonnez-moi de grogner encore q[uel]q[ue]fois, j'ai des soubresauts de sauvagerie qui me prennent — Mais cela se passera — Fiez-vous à moi, ou plutôt à vous. Si mon amitié a du prix pour vous, et si vous me conservez la vôtre sur le pied où nous en sommes, vous serez le premier et le dernier être avec qui j'aurai prononcé ce grand mot d'amitié, et c'en est un de bien autre portée que celui d'amour. Je vous avoue, puisque nous en sommes là-dessus que j'ai été un peu jaloux du Lys, non sous le rapport physique, sujet sur lequel je ne reviendrai jamais avec vous. Mais son âge, son caractère et sa manière de voir la vie cadrent [...]