Lettre à Furne, éditeur
À Furne, éditeur
Paris le 12. décembre 1837.
Monsieur, Après avoir réfléchi et consulté sur l’affaire qui nous occupe, nous nous sommes assurés que l’objection, qui nous a été faite par la personne qui est venue en votre nom, n’a aucune valeur. C’est du consentement de M. Petitain que M. de Musset-Pathay à reproduit une partie de ses notes dans l’édition de 1824. Cela ne vous donnait nullement le droit de vous emparer du travail de M. de Musset qui appartient à ses héritiers et à M. Dupont son Éditeur. Nous sommes décidés à recourir aux tribunaux et ce n’est pas dans le moment où on s’occupe d’assurer et de protéger la propriété littéraire que cette affaire peut sembler douteuse. La personne que vous nous avez envoyée prétend que les notes insérées dans votre Edition avec la signature de M. de Musset ne constituent qu’un plagiat littéraire non justiciable d’un tribunal; mais c’est une erreur évidente. Du moment que ces notes ont été copiées littéralement, que c’est dans une édition de J. J. Rousseau qu’elles sont insérées, elles constituent une contrefaçon et un attentat à une propriété littéraire, puisque leur publication nous mettrait dans l’impossibilité de faire une édition nouvelle sur le travail de M. de Musset. Un arbitrage nous priverait en partie de l’avantage de notre position. Des arbitres sont propres à accomplir/ [f. 231 v°] une mission de conciliation entre des gens désunis et non à juger d’un délit prévu par les lois, et dont les tribunaux se sont récemment occupés. Nous remettrons donc dès demain l’affaire entre les mains d’un avocat avec ordre de vous poursuivre en notre nom et en celui de M. Dupont. Nous ne pouvons admettre la substitution d’une autre personne pour la responsabilité. C’est à vous à user de recours contre M. Lheureux si vous le jugez à propos. M. P. Dupont étant non seulement notre associé dans cette affaire, puisque ses intérêts s’y trouvent lésés et inséparables des nôtres, mais notre ami, si vous n’avez quelque nouvelle observation à élever, veuillez bien, Monsieur, vous adresser à lui désormais. Nous avons l’honneur d’être, Monsieur, vos très humbles et très obéissans serviteurs. Paul de Musset Alfd de Musset
Notes
- [1] Paris, BnF, Ms, N.a.fr. 14902, f. 231-232. La lettre est écrite de la main de Paul de Musset, mais elle appartient bien à la Correspondance d’Alfred de Musset, dès lors que ce dernier l’a contresignée. De toute évidence, Paul a lui-même écrit sous la dictée d’un homme de loi, sans doute l’avocat dont il est question au quatrième paragraphe. Cette lettre, qui comporte biffures et corrections, paraît être un brouillon, ou un double de la lettre envoyée. Le destinataire ne peut être que l’éditeur Furne ou son représentant. C’est en effet chez Furne, surtout connu comme l’éditeur de Balzac, que venait de paraître une édition de Rousseau en quatre volumes grand in-8°: Œuvres complètes de J.-J. Rousseau, avec des notes historiques [d’après Petitain et Musset-Pathay], Paris, 1835-1836 (BnF: Z.9989-9992; catalogue de la Bibliothèque nationale, notice « Rousseau » par Eugène-Gabriel Ledos, n° 78).
- [2] Cette lettre de Paul et Alfred de Musset est relative à la propriété littéraire de leur père, Victor-Donatien de Musset-Pathay, auteur d'une édition critique de Jean-Jacques Rousseau, ou plutôt de deux éditions successives de cet auteur, en 1818-1820 (20 vol.), puis en 1823-1826 (25 vol.). C’est la deuxième édition, la plus complète, chez P. Dupont, qui est ici en cause. Les deux frères repoussent l'arbitrage et sont prêts à traduire devant les tribunaux l'éditeur non autorisé qui venait d’insérer ces notes dans une nouvelle édition. — Ce n’est pas la seule fois où Musset- Pathay eut à souffrir de l’indélicatesse des éditeurs. De son vivant déjà, il avait été victime de plagiat, comme l’atteste une lettre autographe conservée à la Bibliothèque de l’Arsenal et datée du « 2 juin » (Ms 13.054, pièce 2; lettre achetée à Pierre Cornuau en 1941). Cette lettre de Musset- Pathay se rapporte de toute évidence à la première édition des Œuvres complètes de J.-J. Rousseau, citoyen de Genève, en 1818-1820 (Paris, veuve H. Perronneau; Dufour n° 407; Ledos n° 49), et peut donc être datée du tout début des années 1820. En voici la transcription: « Monsieur,/ Le 21eme Volume dont vous me parlez a paru sans ma participation, à mon insu et vous en concevrez facilement le motif ou la cause, quand vous saurez qu’il se compose en partie de lettres prises dans l’hist. de J. J. Rousseau, d’où l’on n’avait pas le droit de les extraire pour les faire imprimer./ Si mad. Sohnée veut se procurer ce volume elle peut l’envoyer chercher chez le libraire-editeur en lui en faisant donner le prix. Quant à moi je ne l’ai point, et n’ayant point conservé de relation avec un homme qui m’a trompé je ne puis me charger de la commission de mad. Sohnée./ J’ai l’honneur d’être, Monsieur,/ Votre très humble et très obeissant serviteur/ V D Musset ». Adresse et date en bas: « R. Grenelle St Germain/ n° 59/ 2 juin ». Le volume 21 (Paris, veuve H. Perronneau, 1820; BnF: Z.36517), qui contient les « Lettres de J.-J. Rousseau et de Mme de La Tour de Franqueville », reproduit non seulement nombre de lettres figurant dans la deuxième partie de l’Histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Rousseau de Musset-Pathay, mais textuellement aussi, avec toutefois quelques coupures, la notice « La Tour (madame), née Franqueville », publiée dans le « Tome Second, Troisième Partie » de ce même livre (p. 182-187 du t. II de l’édition augmentée de 1822, à Paris, chez J.-L.-J. Brière). Cette notice sert de préface, non signée, à ce volume 21 des Œuvres complètes, p. i-iv. Il existe en outre, également daté de 1821, un volume 22 contenant les « Lettres à M. Du Peyrou », dépourvu de préface, mais probablement constitué par le même procédé (BnF: Z.36518).
- [3] G. Petitain est l’auteur d’une édition des Œuvres de Rousseau presque exactement contemporaine de la première édition procurée par Musset-Pathay en 1818-1820: Œuvres de J.-J. Rousseau, avec des notes historiques [par G. Petitain], Paris, Lefèvre, 1819-1820, 22 vol. in-8° (Dufour n° 408; Ledos n° 51; BnF: Z.36539-36560).
- [4] Il s’agit donc de la deuxième édition des Œuvres complètes de Rousseau qu’a conçue et publiée Musset-Pathay de 1823 à 1826: Œuvres complètes de J.-J. Rousseau, mises dans un nouvel ordre, avec des notes historiques et des éclaircissements, par V. D. Musset-Pathay, Paris, P. Dupont, 1823- 1826, 25 vol. in-8°; cat. Ledos n° 62-64.
- [5] Biffé devant « du »: c’est.
- [6] Biffé devant « en »: comme.
- [7] Ces trois mots sont ajoutés au-dessus de la ligne.
- [8] On ignore si les fils Musset obtinrent gain de cause ou le moindre dédommagement. Toujours est-il que l’édition Furne des Œuvres complètes de J.-J. Rousseau continua d’être débitée. Elle fut même réimprimée en 1837- 1838, puis en 1846 et enfin en 1852, cette fois en association avec A. Houssiaux.
- [9] Au verso du f. 232, dont le recto est blanc et qui appartient à la même feuille pliée en deux, note ms au crayon: « Vente Henriette Lawrence, 4 juin 1926, n. 143. »