Lettre à Sa marraine

  • Jeudi, 28 juin 1837
  • Destinataire : Caroline Jaubert
  • Source : Correspondance (1827-1857)

Jeudi, 28 juin 1837.

Madame,

Comme votre départ m’avait un peu vexé, je ne suis pas fâché que mon silence vous ait un peu inquiétée, mais quand donc me connaîtrez-vous ? ce jour-là, vous laisserez de côté à tout jamais vos modesties ; et en même temps vous excuserez mes fautes. Souvenez-vous donc, je vous en prie, d’une chose que vous me disiez un jour en revenant d’Augerville.« Il peut y avoir paresse ou négligence, mais jamais froideur ni oubli. » Voilà, madame, mon éternelle excuse, et mon éternelle raison. Trouvez-y, si vous voulez, un reproche à me faire, mais comment y verriez-vous un motif de méfiance !

Sans doute, et cent mille fois sans doute, mille détails pourraient venir et être appréciés, et sans doute ils ne sauraient, sous aucun prétexte, venir hors de propos. Essayez donc ; la modestie est un vilain défaut
qui ne devrait jamais être celui des gens d’esprit. Je vais vous prouver tout de suite que ce n’est pas toujours le mien, car, lorsque j’ai appris votre départ, ma première idée fut de me dire « que je voudrais bien être en tiers au fond de la voiture, entre la bouche de l’Altesse et l’oreille de M. le conseiller », et ma seconde idée fut immédiatement « que M. le conseiller pourrait bien, malgré la distance, me mettre en tiers avec ses causeries, et m’envoyer quelques petits cancans par écrit ».Et j’entendais rouler le carrosse au clair de la lune, je voyais la petite sœur Valentine endormie sur la banquette de devant ; les deux voyageuses étendues l’une à côté de l’autre dans le fond, jasant à voix basse, riant, rêvant, et je me disais : il m’en reviendra quelque chose. Vous voyez que, pendant que vous doutiez de moi, j’osais compter sur vous. Imitez-moi donc en cela, et quand vous aurez envie de prendre la plume à mon intention, je vous adjure de le faire avec une entière confiance.

Ceci dit, merci à votre amusante lettre, qui m’a fait passer une demi-heure charmante. Merci encore d’autre chose, c’est d’avoir sauté à pieds joints par-dessus l’axiome invariable : « Une femme n’écrit pas la première. » Ceci est, de votre part, madame, un vrai trait de bravoure, un vrai acte de steeple-chase. J’y reconnais l’effet du voyage, et savez-vous, à ce propos, qu’on est encore étonné, à Paris, de votre brusque départure. Quitter son monde sans dire gare, parents, amis, etc, etc., c’est un peu violent. Mon intention
avait d’abord été de vous adresser là-dessus un speech ainsi conçu, à peu près :

« Voyez, madame, comme vous êtes : Vous partez de Paris le jeudi, et ma mère le samedi. Si vous étiez partie le samedi, ma mère serait sans doute partie le dimanche ; voilà comme sont les femmes... et voilà ce qui fait que notre fille est muette. »

« Et avant de partir, dites-vous, vous demandiez s’il n’y avait pas de lettres pour vous. C’est que ma mère partait le samedi, voilà pourquoi il n’y avait pas de lettres, et pourquoi il y en aurait eu le dimanche ; mais là-dessus vous partez le jeudi !

Et je suis sûr que non seulement vous avez été ravie de partir ce jeudi, mais qu’à l’heure qu’il est vous êtes enchantée d’être partie.

Vous vous figurez que vous allez voir couronner la reine d’Angleterre. Eh, mon Dieu, non ! vous ne verrez rien ; je suis bien aise de vous dire vos vérités.

Ayez la bonté de répéter à la princesse que, si elle se met à son âge sur le pied des enlèvements, on en jasera infailliblement. Mais je suppose et j’aime à croire que vous vous marierez incognito chez le forgeron afin de légitimer votre escapade.

Et qu’aurait-elle à dire, la princesse, si, pendant qu’elle vous enlève, vous, en robe de chambre et en pantoufles, on prenait un bidet de poste, et si on arrivait au galop l’enlever, elle, au milieu des bains de mer, en camisole de flanelle ? Elle aurait ce qu’elle mérite. Voyez où mène une imprudence.

Mais on vous pardonnera à toutes deux, mesdames, à une seule condition, c’est que vous paraîtrez au
couronnement avec deux queues plus longues que celle de la reine. Mais n’y manquez pas ! »

Tel était, madame, le speech éloquent que j’avais dessein de vous faire pour vous éclairer sur votre coup de tête. Il eût été bien plus sévère encore si votre lettre ne m’avait désarmé. Adieu, madame, et écrivez surtout. Nous avons ici une pluie battante, vous avez là-bas pis encore, ainsi vous devez avoir le temps d’écrire.

Présentez mes civilités à votre belle compagne de voyage. Je désirerais en outre savoir trois choses :

Si vous avez eu le mal de mer ;

Si miss Talbot (l’actrice) est jolie ;

Et quand vous compter revenir.

Mlle Plessis est toujours grande et mince, et fort bien portante.

Elle aime toujours, à ce qui paraît, la galette chaude.

Si nous étions voisins, je ne sais pas trop si j’oserais vous marcher sur le pied.

Il est plus que probable que je pousserais tout doucement le pied de ma marraine, afin que ma marraine elle-même eût l’idée de me marcher sur le pied. Je serais alors en droit de lui adresser la question :

« M’aimez-vous, madame ? » Et que répondrait-elle à cela ?