Lettre à Sa marraine

  • 27 octobre 1837
  • Destinataire : Caroline Jaubert
  • Source : Correspondance (1827-1857)

27 octobre 1837.

Madame,

Vous avez trouvé le vrai nom du sentiment qui nous unit, en l’appelant un sentiment sans nom. Ce n’est pas une antithèse que je fais, votre expression est vraie et pleine de charme. Elle m’en rappelle une assez bouffonne (vous savez que nous avons encore cela de commun de mêler le bouffon aux choses les plus sérieuses), c’était, je crois, un de mes amis qui disait à une femme : « Nous sommes sur le chemin vicinal de l’amour et l’amitié. » Que dites-vous de la comparaison ?

— J’ai grand intérêt, dit M. le conseiller de la Verdrillette, à ce que vous ne deveniez pas trop mauvais sujet.

— Mais sérieusement, ajouta-t-il.

— Mais sérieusement, dis-je à mon tour, est-ce que je le deviens puisque je vous dis que je me retiens à deux mains ? Est-ce que c’est être mauvais sujet que de trouver blanche une rangée de perles, et d’avoir envie d’y mettre le bout du doigt ? « Je l’aime vraiment », dites-vous ! Eh bien, la belle raison ! si on aime ce que vous aimez, madame, c’est preuve de bon
goût d’abord, c’est preuve ensuite que, même auprès d’une autre, on a besoin d’un peu de vous.

Malheureusement M. le conseiller sait très bien que, toutes blanches qu’elles soient, les perles en question sont beaucoup trop vertes pour son très humble serviteur.

— Vous ne m’avez pas demandé comment j’ai passé l’été. — Non, et pourquoi ? — Parce que. — Je ne vous en remercie pas moins de votre récit, c’est-à-dire que je vous en remercie davantage. « La trompette dans la prestance » est excellent. Mais pourquoi ces injures aux hommes ?

Notre puissance, dites-vous, ne se voit que par votre impuissance.

— Laissez donc ! nous ne sonnons, plus haut que vous, ni la charge, ni la victoire. — Règle générale, les femmes sont plus fats, sont plus indiscrètes que les hommes, fats avant, indiscrètes après.

Si ce que je vous dis là vous ébouriffe, soyez sûre, madame, que je ne le dis qu’à vous. — Me voilà porté et arrivé aux accusations de fatuité et d’impertinence. Causons-en un petit.

Je ne vous dirai pas platement que je vous remercie de me répéter le mal qu’on a dit sur mon compte. Mais je vous dirai que j’aime par-dessus tout votre manière douce, bienveillante, et pourtant sincère, d’adresser un reproche qui condamne sans blesser. Vous possédez là, mon amie, la plus précieuse des sciences ; elle vous est naturelle, et tant que vous saurez vous en servir, ne vous étonnez pas qu’on vous aime.

Parlons raison.

Tout le monde est d’accord du désagrément de mon abord dans un salon. Non seulement j’en suis d’accord avec tout le monde, mais ce désagrément m’est plus désagréable qu’à personne. D’où vient-il ? de deux causes premières : orgueil, timidité. Voilà les aimables principes sur lesquels j’ai à me prononcer ici-bas. On ne change pas sa nature, il faut donc composer avec elle. J’y tâche depuis quelque temps, vous me rendez cette justice.

Il faut ajouter à ces deux causes premières un effet difficile à vaincre. Il y a de certains jours où je me lève (le mot a beau être ridicule, il est vrai) dans un état nerveux. J’ai beau aller, vouloir, essayer... une comparaison vous expliquera ces choses.

Vous vous souvenez d’un soir où une belle malade, très bien portante et à demi pâmée, attendait de moi quelques secours indispensables à sa santé dans une voiture fort douce, mais très froide, vu la température du moment ; vous vous souvenez que j’ai compris, senti, et même raisonné la nécessité urgente où je me trouvais de passer le pont des Arts, et vous vous souvenez que je n’ai pu rien trouver dans ma poche, dans cette poche de côté, qui fut le sujet d’une de vos plus charmantes plaisanteries.

Eh bien, madame, je suis souvent au moral, en fait de politesses, de saluts et de poignées de main, exactement dans l’état où j’étais ce soir-là au physique. C’est la même bonne volonté, la même nécessité, la même impossibilité.

C’est assez leste, n’est-il pas vrai ? Que faire ?

Prendre sur soi... très juste. Que prendre quand on n’a rien ?

Vous me parlez de gens qui m’exprimeraient parfois volontiers le plaisir que j’ai pu leur faire. Je vous donne ma parole que, sur dix compliments, il y en a neuf qui me sont insupportables ; je ne dis pas qu’ils me blessent ni que je les crois faux, ils me donnent envie de me sauver. Analysez cela si vous pouvez.

Sachez du moins, et croyez, je vous prie, que je me déteste dans ces moments-là. Ce n’est pas moi ; ce n’est pas ma nature. Enfant, j’étais tout le contraire. Je récitais des fables au milieu du salon, après quoi j’embrassais tout le monde.

Plût à Dieu que je fusse encore ainsi !

Il y a dans votre lettre un mot bien vrai, bien juste, et il est triste : « Vous éloignez des hommes d’esprit et de cœur qui se sentiraient poussés vers vous... » Oui, c’est vrai ; et croyez-vous que je ne le sens pas ? que je ne le regrette pas quelquefois ?

Mais pourquoi alors ? Je ne voudrais pas creuser cette idée. Les hommes me sont indifférents ; je ne veux pas me demander si je les hais, de peur que ce ne soit là le fond. Quoi qu’il en soit, ils ne me font point souffrir en aucune façon, et il est assez juste que, par conséquent, ils ne me donnent pas de jouissances.

Là, mon amie, et sur ce point seul est le côté sérieux de la question. Pour le chapitre de l’abord, des saluts et poignées de main, plus j’irai, et, j’espère, plus je me formerai, c’est affaire de pure politesse, de pur devoir. Je prendrai sur moi le plus possible, et je vous en devrai la meilleure part.

Pour ce qui regarde les sympathies, même passagères et légèrement exprimées d’homme à homme, c’est
autre chose. Permettez à ma vieille expérience de ne pas décider hardiment une telle question. Votre lettre m’a fait réfléchir longtemps, en conscience, là-dessus ; vous ne vouliez me prêcher que la politesse, vous m’avez fait penser à l’amitié. Je me suis regardé, et je me suis demandé si, sous cet extérieur raide, grognon, et impertinent, peu sympathique, quoi qu’en dise la belle petite Milanaise, si là-dessous, dis-je, il n’y avait pas primitivement quelque chose de passionné et d’exalté à la manière de Rousseau. C’est possible ; j’ai tenté une seule fois de me livrer à l’amitié, c’est un sentiment étrange, inouï pour moi, une excitation peut-être plus forte que le désir dans l’amour, car ce transport ne se satisfait pas.

D’après ce que j’en sais, ce doit être un sentiment terrible, très dangereux, très doux, qui doit faire le bonheur ou le malheur de toute la vie, et je comprends que Rousseau soit devenu à moitié fou des secousses que cette passion lui a données.

Or, bien décidément, je n’en veux pas : c’est assez de l’amour, c’est assez de vous, mesdames, et puis je n’ai pas le temps.

Voilà bien du sérieux pour une légère remontrance ; mais auprès de vous mon cœur se dilate, comme il se resserre auprès des autres. Pardonnez-moi donc cette dissertation, et si vous y pensez un peu, vous me comprendrez mieux, je ne suis pas tendre, mais je suis excessif.

Voilà mon défaut dont j’enrage.

Soyez sûre que beaucoup de forme use toujours beaucoup de fond. Je ne dis pas cela pour me justifier.

Votre lettre était une vraie causerie, disiez-vous,
vous voyez que la mienne n’est pas autre chose. Je vous envoie cette main de papier (plus remplie que la vôtre), j’ai mieux fait que de passer la soirée avec vous, j’y ai passé une heure dans mon lit, vous ne vous en doutiez guère, n’est-ce pas, madame ?

A bientôt donc, et il est bien convenu, j’espère, que la dissertation sur l’amitié n’a rien de commun avec le sentiment sans nom.