Lettre d'Alfred de Musset à Aimée d'Alton (XXXI)

  • Janvier 1838
  • Destinataire : Aimée d'Alton
  • Source : Mercure de France, Lettres d’amour à Aimée d’Alton

Je n'ai qu'un mot à répondre à ta lettre, c'est que je t'aime et que tu vaux mieux que moi.

Songe pourtant, mon amie, à ce que j'éprouve. Il y a juste aujourd'hui huit jours que je suis dans un état insupportable. Tu le connais, il est affreux, et il n'est même pas à plaindre, car c'est ma faute, c'est de moi qu'il me vient. Songe combien de dégoûts, de regrets, de tourments de toute espèce amène un état pareil. J'ai des vers à faire qui sont absolument indispensables à finir. J'y travaille sans relâche, je me couche à 7 ou 8 heures et je ne sais si j'aurai fini à temps.

Les sottises que j'ai faites passent toutes les bornes. Je n'exagère rien. Réfléchis à tout cela, et demande-toi si en pareil cas on peut-être irrascible et avoir mal aux nerfs.

Tu m'as reparlé de cette bague; tu n'en portais pas; j'ai l'idée de t'en donner une, le lendemain tu en as trois autres — crois-tu de bonne foi que ce soit bien, comme tu dis? Ces sortes de choses-là me font frissonner malgré moi — ne te fâche pas. — Elles sentent la femme et me rappellent le passé. N'en parlons plus; je tombe de fatigue; j'ai un besoin irrésistible de me sauver de moi-même pendant quelques heures et de dormir en paix dans des bras amis; je ne le peux pas, je suis cloué à mon travail, je t'appellerai dès que je pourrai.

Jeudi, 7 h. du matin.