Lettre d'Alfred de Musset à Aimée d'Alton (XXXIX)
Je n'ai pas pu faire de proverbe, j'ai fait au dernier moment quelques vers. Quand ton Paul viendra, je lui donnerai pour toi le numéro de la Revue que tu me rendras, car je n'en ai qu'un.
Je suis allé hier soir chez la cousine. M de Sparre a chanté admirablement la Niobé, le reste était ennuyeux; il y a eu un tour de valse auquel je n'ai point pris part — la valse à 3 temps m'assomme décidément. C'est bon pour la province.
Tu n'es pas gaie, ma pauvre chère? et je le suis si peu que j'éprouve je ne sais quelle difficulté à t'écrire. Je ne voudrais ni ne pourrais, Dieu merci, te faire partager ce que je sens. Ce n'est pas du chagrin, ni de la colère, ni même de l'ennui; mon cœur s'en va, la vie ne m'est ni chère ni odieuse; elle m'est inutile, indifférente. Je voudrais, puisque je suis forcé de travailler, faire ou tenter de faire du moins quelque chose d'important, aller au théâtre, me faire connaître et essayer; je serais peut-être sifflé, mais j'aurais du moins un mobile, une raison d'aller; je ne le peux pas, je suis enchaîné et obligé d'écrire à contre cœur des drogues; et ce qu'il y a de pis, c'est que je ne m'en irrite plus. Je renonce à lutter, il n'y a plus moyen. Ma destinée est faite, elle l'est par moi, depuis longtemps. Ce qui m'arrive aujourd'hui ne m'est pas nouveau, ni inattendu. C'est ce qui m'est arrivé cent fois, mais toujours de pis en pis et cette fois pis que les autres. Tout bien considéré, j'ai d'assuré une année devant moi où je ne fera que travailler sans aucun plaisir pour boucher des trous. — Voilà, c'est trop bête pour que j'y pense; aussi, ne te figure pas que j'aie de mauvaises veilles, au contraire, je me compare à Pelisson dans sa prison; je joue avec les araignées.
Ceci dit, parlons-nous, si nous pouvons, d'autre chose, quand nous nous écrirons.
Tu m'as écrit deux lettres charmantes, et je t'aime de tout mon cœur — ce n'est pas assez dire, car mon cœur est à tous les diables. J'ai beau faire; ne t'inquiète pas, du reste, de ma santé qui est bonne; je vais faire ma 4e nouvelle, suivie de plusieurs autres; j'aimerais autant être marchand de chandelles; mais peu importe, j'ai bon appétit.
Tu crains, dis-tu, que je veuille te quitter et te persuader de te marier, tu sais aussi bien que moi à quoi t'en tenir sur les deux choses. Ce n'est pas le moment d'y revenir ni d'en parler; il y a une chose certaine, je ne peux ni te rendre heureuse, ni remplir ta vie; ne me réponds pas à cela que tu m'aimes, je le sais, et je te répondrai que tu m'es chère et très chère, ce que tu sais aussi. Nous sommes pauvres tous deux, peu heureux, séparés, voilà le fait; je ne prévois rien, ni n'ai aucun projet en tête, Dieu merci. Je baisse le nez et ne peux même pas finir aussi bien que toi en m'écriant que le diable m'emporte!
Je baise tes lèvres.