Lettre d'Alfred de Musset à Aimée d'Alton (XL)
Il faut convenir que tu es la plus entêtée et la meilleure créature du monde. Dieu veuille que tu ne tombes jamais en mauvaises mains, tu serais perdue. Souviens-toi de ce que je te dis là, cette idée me fait frémir pour toi.
Ecoute-moi et comprends-moi bien — ce que je te dirai est franc, ce n'est pas beau. Si j'acceptais ce que tu me proposes, je t'épouserais. J'aurais peut-être raison, même raisonnablement parlant ; mais ma famille, ma position, l'avenir sont une nécessité irrévocable qui disent : non. Ne m'en demande pas plus long làdessus, je ne sais moi-même ce que je pourrais dire, pas plus que je ne sais s'il fera beau temps demain ou s'il pleuvra. De pareilles choses ne se discutent pas, elles sont.
Maintenant pense ; sais-tu ce que tu me proposes ? de profiter du chagrin que tu éprouves de notre séparation, d'user de la seule ressource, du pain de ta vie entière, en un mot de prendre ton existence pour boucher un trou fait à la mienne ? car, ne t'y trompe pas ; si j'étais capable d'une résolution forte, courageuse, grande, si j'acceptais et m'enfermais, je ferais peut-être une belle, bonne chose sur ce parti pris ; ce serait beau, tout irait à merveille et je renaîtrais peut-être meilleur à tout jamais ; mais c'est un rêve. Non ! je suis trop faible pour ces grandes résolutions ; si je voulais les prendre, je manquerais de parole à moi-même ; je serais héroïque pendant quinze jours, puis mon courage s'en irait avec la sécurité, une misère, une folie m'en distrairait, et qu'arriverait-il ? qu'en voulant être ferme et brave, je n'aurais été que vil, et qu'au regret de gaspiller ma vie j'aurais à ajouter quelque chose de bien autrement sérieux que le regret, le remords.
Oui, mon enfant, je ne fais pas de phrases ; je me connais, ce n'est pas d'hier ; ce serait un crime, dans la force du terme, de t'entraîner après moi. Non seulement une maladie, une mort imprévue, me feraient manquer à mes promesses, mais la santé, le repos de l'esprit, la confiance m'y feraient manquer. Ta lettre m'a fait peur pour toi ; car je souffre tant, que mon cœur n'a pu retenir un bond à la vue d'une espérance ; cependant je n'ai pas hésité un instant, Dieu merci ! je me ferais horreur si j'abusais de toi.
Si tu avais un million derrière toi, j'accepterais en riant, et je ferais un sonnet là-dessus en fumant ma cigarette à l'heure qu'il est. Tu vois que ce n'est pas un faux orgueil qui me retient. Ma conscience alors serait tranquille, et je ne douterais pas que la chose prise ainsi, je n'eusse le temps et la force de te rendre tout sans me gêner. [Ici une coupure.]
Crois-tu cependant qu'en te refusant et en te faisant cet aveu j'en sente plus de découragement par ce retour forcé sur moi-même ? Tu te tromperais. Ta lettre me donne du courage et m'oblige à avoir quelque estime pour moi-même, en me prouvant que tu en as. J'ai peut-être tort de te parler si franchement. J'aime mieux cela ; j'aime à dire pourquoi je fais : ne m'en veuille pas. Je t'aime, je te baise le cœur.