Lettre d'Alfred de Musset à Aimée d'Alton (LXIX)
Ta lettre est charmante, pleine de cœur et de franchise. Je commence avant tout par y répondre ceci, que je ne t'ai jamais plus aimée qu'à présent. — Maintenant, cher cœur, l'autre soir je suis parti sans vous le dire, parce que j'ai été réellement enlevé par ma famille, c'est-à-dire que j'étais assis tranquillement, ne pensant point à m'en aller, lorsque mon frère m'a fait signe. Or j'étais ce jour-là si bien ruiné et les poches vides qu'il fallut décamper ou retourner à pied. — Voilà l'explication très prosaïque de cette fuite. Je me suis figuré au bas de l'escalier, voyant que personne ne descendait après nous, qu'il y avait un souper et je me suis assez étonné, si cela était, qu'on ne m'en eût rien dit. Y en a-t-il eu un? Je n'en sais rien. Tu me dis que je te connais, et que c'était pour cela que je ne m'inquiète pas de te faire souffrir. Chère, tu me connais aussi, n'est-il pas vrai? Sache donc bien et dis-moi toujours qu'il n'y a eu en moi qu'un défaut, paresse, paresse et paresse. Et en même temps une sorte d'étourderie qui fait que tout en te connaissant, je ne réfléchis point à cette souffrance dont tu me parles. C'est un grand tort, c'est vrai, mais c'est une faute de mon esprit qui est réellement léger, distrait, et non pas du tout de mon cœur. Je n'en veux pour preuve que l'effet que vient de produire sur moi ce mot de souffrir que tu m'écris. — Du reste tu ne te trompes pas en pensant que je prépare quelque chose. Il se fait en moi un changement étrange (on me dit que c'est que j'ai 28 ans au mois de décembre et que c'est une année climatérique), mais il est certain que je commence à sentir une chose qui m'était inconnue, de l'ambition — non pas politique, bien entendu, mais je veux dire qu'à présent, par exemple, voilà deux mois que jour et nuit, je suis poursuivi par une idée fixe, invariable, mon idée de théâtre. — Cela ne m'était jamais arrivé. Je fais un plan de tragédie, ce qui est horriblement difficile; tu n'as pas d'idée, du reste, des innombrables obstacles qu'il y a pour arriver, comme je veux de prime abord, à être joué par M Rachel. J'ai pour moi le Prince, le Ministre, le Directeur des Beaux-Arts, le commissaire du Roi, le Directeur du théâtre, et je frémis à l'idée de ce que ce serait si j'étais seul, Sainte Vierge! mais rassure-toi, nous arriverons ou nous périrons, comme dit la chanson.
Je suis en fonctions, c'est-à-dire que j'ai enfin vu l'ancienne bibliothèque qu'on transportera pour moi dans une neuve. Je n'ai pas encore ce qui s'appelle un sou; ce ne sera qu'au bout du mois. Mais je dois t'avouer que je suis content, que je me sens hardi, et surtout résolu. Quand nous pourrons causer ensemble, je serai heureux, et tu ne douteras pas que je t'aime.
Mille et mille baisers.