Lettre à Madame de Castries
À Madame de Castries
Lundi, 2 juillet [1838]
Madame,
J’étais à la campagne quand votre gracieux souvenir m’est venu, et maintenant je suis si peu gai, si peu galant depuis quelques jours que j’hésitais à vous répondre, de peur de répondre trop mal.
J’ai été un ingrat, c’est vrai, c’est à dire que j’en ai eu l’air ; mais soyez sûre qu’au fond je l’étais si peu que c’était peut être trop peu, et si je vous avais donné ma commission telle que j’aurais voulu la dire, on m’aurait certainement trouvé trop reconnaissant.
Vous n’avez pas idée comme je m’y prends mal pour arranger le compliment le plus simple. A un homme je ne sais que dire, et à une femme, pas davantage, sinon qu’elle est belle comme un ange (quand c’est vrai, et c’est vrai dans la circonstance présente) et que s’il se pouvait faire que par hasard... — Je vous demande si vous iriez vous charger d’une impertinence pareille ? Voilà pourtant comme pour ne rien dire, on n’en pense quelquefois pas moins, et comme on fait une gaucherie avec les meilleures intentions du monde. Vous qui avez meilleur esprit et plus d’esprit que moi, réparez ma sottise, Madame, je vous en prie, et en échange du souvenir qu’on veut bien m’envoyer, si vous trouvez quelque chose de très tendre et de très poli, de très audacieux et de très humble, ce sera à coup sûr ce que j’aurais dit moi-même, si je l’avais su dire.
Vous me demandez une romance. — Oui ! — Voilà d’abord ma réponse. Qu’ai-je dit un soir là-dessus ? Je n’en sais absolument rien. Mais vous ne savez peut-être pas une chose, c’est que j’ai une fort vilaine qualité, c’est d’être intéressé au possible. Oui, Madame, je ne donne rien pour rien, mais rien au monde ; ce n’est pas beau, n’est-ce pas ? Et vous allez trouver qu’il n’y a d’honnêteté ni à le dire ni à le faire. Mais c’est un serment que j’ai fait à la Sainte Vierge dans une grande maladie que j’ai eue. Or, maintenant, que me donnera-t-on ? Il n’est pas probable que ce soit grand’chose.
Qu’ai-je à espérer de la générosité d’une personne qui a poussé l’avarice jusqu’à me refuser une épingle qui attachait sa mantille ? J’ai cette épingle en travers du cœur, et je vous déclare que si on ne me l’envoie pas, je ne puis pas faire la moindre romance. Mais je n’entends pas qu’on me donne la première épingle venue ; j’en veux une vraie et authentique, avec certificat de l’autorité compétente, comme quoi elle a occupé un poste où il m’a été défendu de la toucher. Si on trouve ma demande trop indiscrète, je n’ai rien à dire. C’est un traité de commerce que je propose avec tout le respect possible, mais avec une ferme volonté de ne point céder.
Vous m’envoyez un titre de Proverbe — je vous répondrai par un autre Madame, c’est qu’on ne badine pas avec le feu — Il y a des cas où c’est imprudent, il y en a d’autres où c’est cruel. Qu’en pensez-vous ? Une femme jeune et belle ressemble un peu à un flambeau, et si le flambeau ne veut mettre le feu nulle part, n’y aurait-il pas de l’inhumanité à vous laisser brûler les doigts ?
Voilà les réflexions braves et hardies que m’a fait faire votre aimable lettre — dites-les, si vous voulez, à votre somnambule.
Quant à votre château, en Espagne, soyez sûre que j’irai vous y voir, et vous m’y dicte[r]ez vos rêves, Madame, si vous me jugez digne de les écrire. C’est toujours, à mon avis, dommage de perdre ses rêves, et c’est pour cela que je trouve qu’il vaut encore mieux tâcher de les réaliser que de les écrire. Et pourquoi pas toujours et le plus vite possible ? Si on échangeait tout ce qu’on a fait contre ce qu’on a rêvé, qui est-ce qui ne serait pas plus heureux ?
Mille compliments bien sincères et respectueux.
Alfd Musset
[Adresse :]
Madame,
Madame la marquise de Castries
Château de Folembray
Par Soucy (Aisne)
Notes
- Transcription intégrale d’après la notice de collection, p. 16-17.