Lettre à Sa marraine

  • S.d. (1840.)
  • Destinataire : Caroline Jaubert
  • Source : Correspondance (1827-1857)

S.d. (1840.)

J’ai besoin d’un renseignement musical, que ma sœur me dit ne pas pouvoir me donner. Auriez-vous par hasard souvenir, madame et très petite marraine, qu’il y ait un recueil de valses de Strauss intitulé les Soupirs ? Veuillez poser une seconde votre front titanique dans votre imperceptible main, et si vous ne vous en souvenez pas, n’en parlons plus. Je ne sais pas pourquoi je crois m’en souvenir, et je crois en outre que cette valse, — vous savez :
Ti ti ta, ti, ti, ti, ta,
Ta, di, da, do, ta, di, di, da,
Li, da, dou...
en fa, est tirée de là.

Vous ne savez pas jusqu’à quel point j’ai béni le ciel de la visite que j’ai eu l’honneur de vous faire hier au soir. Pour vous l’expliquer, il faudrait vous dire énormément de choses.

D’abord, il y avait longtemps que je ne vous avais vue.

Secondement, vous seriez peut-être allée à votre soirée si personne n’était venu ; or, il est venu peu de monde, et j’étais de ce peu ; en troisième lieu, je me sentais mal à l’aise, par suite de quelques soupers ; vous m’avez dit que le thé me ferait du bien, sur quoi j’en ai pris avec un morceau de brioche de votre menotte,
et je suis rentré chez moi bien portant, doux et tendre comme un agneau !

Quatrièmement, j’avais in petto un sujet de petit souci, lequel s’est envolé à la vue de votre robe de pourpre et de votre petite guirlande de roses. Et j’ai appris, le lendemain, c’est-à-dire ce matin, qu’en effet le souci était sans raison.

Enfin, que vous dirai-je ? je me suis senti de tout cela comme un œuf cuit au bain-marie.

Il est certain qu’il y a un soleil, et même plusieurs, dit-on, qui font quelquefois mal aux yeux. Il y a aussi de belles pleines lunes toutes rondes, très blanches. Il est sûr qu’il y a aussi des étoiles, une surtout, blonde, mignonne, scintillante, un peu pâle ; elle paraît grosse comme une tête d’épingle, et cependant, quand on la regarde, il semble qu’on sent la chaleur du doux rayon qu’elle vous lance. Quand vous serez à la fenêtre cet été, cherchez-la si vous n’avez rien à faire : elle est à peu près à cette distance du fromage nommé lune.

Bonsoir, madame, and shake hands.