Lettre à Sa marraine
S.d. (1840).
Mon grand-père avait fait un jour acquisition de deux petits bœufs d’airain, gros comme des moineaux mais véritablement antiques. Un ami amateur vient le voir, il les lui montre, l’amateur les admire, les prend,
les retourne, et délicatement en glisse un dans sa poche de côté. « Eh bien, dit mon grand-père, vous ne m’en rendez qu’un ? » L’autre cherche, se baisse, regarde sous les meubles. « Où diable peut être l’autre ? Je ne conçois pas... » — « Ne cherchez pas, lui répond mon grand-père, en lui montrant sa poche, il est là. »
Ceci, madame, est pour vous dire qu’il est cruel d’être deviné, mais qu’il est atroce qu’on vous mette le nez sur un puff. Vous en êtes bien sûre qu’elles n’existent pas ces valses appelées les Soupirs ? Eh bien, madame, apprenez que s’il n’y a pas de valses appelées les Soupirs, il y a du moins des valses, et qu’il y a aussi des soupirs, car j’en pousse de furieux en ce moment, attendu que je suis rentré à pied, n’ayant pas trouvé de fiacre.
Savez-vous une chose ? je m’entiche, voilà un beau mot, que vous comprendrez, j’en suis sûr. Je suis en train de m’enticher, c’est-à-dire que je m’encoqueluche, — et de quoi ? — Ah ! ah !... du faubourg Saint-Germain, mon faubourg, madame ; je l’habite. Décidément ou y est cent fois mieux, meilleur, plus libre, plus romanesque, plus hypocrite, plus vertueux, plus roué, plus usagé, plus indulgent, plus vrai, et de meilleure compagnie qu’en aucun lieu du monde. Je n’ai plus qu’une chose à ajouter à cet éloge de mon quartier, c’est que vous en êtes, bien que vous habitiez la chaussée d’Antin (cet absurde cloaque de la finance). Oui, madame, vous en êtes par l’esprit, par les façons d’être et de dire, depuis les pieds jusqu’à la tête ; vous en êtes par le sang, d’ailleurs, et
l’on sait assez que le conseiller de la Verdrillette est de race.
Et donc, il faut en convenir, s’encoquelucher est divin, et votre petite lettre aussi. Voilà ce que j’ai à vous dire, et cela retardera-t-il ou avancera-t-il la députation ?
C’est à mon étoile à le dire, cela ne me regarde pas.
Si on voulait faire des actes héroïques dans notre tems, trouverait-on qui vous comprenne et qui vous aide ? J’en doute, et le voudrais possible.
Compliments respectueux.