Lettre à Alfred Arago

  • S.d. (1840.)
  • Destinataire : Alfred Arago
  • Source : Correspondance (1827-1857)

S.d. (1840.)

J’ai connu un jeune peintre qui avait une demoiselle de compagnie blonde comme une gerbe, blanche comme du lait, souple comme un roseau, bête comme une oie et gourmande comme une cane. Cette infante, lorsqu’on lui présentait la carte pour aider au menu, avait l’habitude de regarder droit à la colonne des chiffres, au lieu de celle des mets, afin de chercher ce qu’il y avait de plus cher. Le chiffre jugé, elle revenait à la chose et la demandait. Elle trouvait ainsi le fréquent moyen de faire dépenser, pour deux personnes, trois ou quatre louis ! C’était stupide ; mais la victime avait fini par trouver un petit moyen de paralyser ces exorbitances. Le peintre demandait invariablement : huîtres, pain, beurre, radis, chablis, le tout précédant un plat calculé des plus longs à préparer. La créature se bourrait de petits pains de gruau, de hors-d’œuvre et de bivalves ; le potage par là-dessus, et le premier plat attendu venait mettre le comble à une réfection à la suite de laquelle il n’y avait plus de place pour les plats ruineux ! La recette pourrait servir encore ; je te la signale comme un préservatif contre les indiscrétions de certaines invitées.