Lettre à Sa marraine

  • S.d. (1841.)
  • Destinataire : Caroline Jaubert
  • Source : Correspondance (1827-1857)

S.d. (1841.)

Ai-je besoin de vous dire, ma petite et blonde marraine, qu’une note de vous est et sera toujours à mon diapazon. Nous nous sommes donné notre la assez en toute chose pour que, l’instrument étant de bonne facture, l’accord survive à tout. Votre coquelicot m’a touché.
Le pauvre bonhomme ! vous auriez dû m’en envoyer une feuille ; mais c’est à moi que vous auriez dû le comparer. Tergiversant, tournaillant, débraillé... c’est ma parfaite image.

Mais, hélas, et hélas ! ce n’est plus le vent des passions qui me tournaille et me débraille. Je ne suis même plus un coquelicot. Mon vieux cœur, qui a toujours quinze ans, s’aperçoit si bien qu’il est bête qu’il n’ose même plus vouloir des coquelicoquettes. Vous souvenez-vous par hasard, madame, d’une lithographie de Charlet où un grognard blessé sort de la bataille. « Je n’en joue plus », dit-il, en se frottant. Hum ! hum !... Enfin n’importe, comme jadis vivait votre frère.

Vous êtes encore bien loin, petite marraine, de l’affreux calme auquel je me résigne. Mais vous grandirez infailliblement. Vous êtes toujours bonne en ne m’en voulant pas de ce que je ne suis pas allé vous voir, mais cette bonté n’est que justice. — Le monde ! les petites cancanneries, les gros rieurs sur une chaise qui craque en tendant son dessous de pied et en regardant sa botte, cette vie de coups d’épingles ! Ohime ! il y a eu quelqu’un avec un front penseur et des yeux troublants qui m’a persuadé et fait croire pendant quelque temps que je pourrais vivre dans ce baquet... Vous m’avez donné l’exemple des petits points. Et, au fait, pourquoi ne pas cultiver cette réticence écrite ? c’est un moyen (voir les Mémoires de la comtesse Merlin).

Votre petit mot, madame, sur la réponse à Becker m’a fait plaisir et m’a été plus sensible que ne me le seraient les reproches de feu Becquet, mort glorieusement,
comme le frère Glocester, dans un tonneau quelconque.

Mais toutes mes Omphales, créoles, Amandines, vous m’en donnez, il me semble, un peu beaucoup. La capitale phosphore ne saurait avoir, sous aucun prétexte, tant de sous-préfectures. Je ne fais cependant point difficulté de vous dire que j’ai rencontré une créature d’une laideur fantastique, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à... et voyez un peu, qu’est-ce que le bon Dieu penserait, si je lui disais que c’est à peu près la même chose ?

J’ai écrit à Uranie, et fort écrit. Mais il y a une destinée. Cela n’a pas pris jadis, et cela a beau vouloir prendre ; mais, décidément : « Thou can’s not speak of what thou dost not feel », dit Roméo.

Je joue beaucoup aux échecs. Vous devriez apprendre quelque jeu, je vous assure, le whist ou les honchets, c’est très calmant et très sain en été.

Farewell, ma chère marraine. Quand vous vous souviendrez de moi,

Songez que je vous aimerai toujours.