Lettre à Sa marraine

  • S.d. (1842.)
  • Destinataire : Caroline Jaubert
  • Source : Correspondance (1827-1857)

S.d. (1842.)

Est-ce que nous sommes brouillés aussi, marraine ? Est-ce que vous êtes tout à fait passée à l’ennemi ? ou bien est-ce que la susceptibilité est contagieuse, et vous êtes-vous piquée d’une plaisanterie ? vous, le bon sens et l’indulgence personnifiés ? Il faudrait que l’exemple eût bien de l’empire.

Je désire vous apprendre que je me porte beaucoup mieux que lorsque je me portais plus mal, et que mon cœur commence à se secouer les oreilles. Je ne veux point vous dire que j’aie tort ou raison, parce que vous êtes trop lombarbe dans ce moment-ci ; je ne veux que constater un fait, et que vous m’accordiez la permission de m’en féliciter moi-même à défaut des autres. Le fait est que j’ai rudement souffert, et c’est pourquoi je suis digne de pardon ; car on doit pardonner à ceux qui souffrent ; bien rosser et garder rancune, vous le savez, est par trop féminin, il est vrai de dire aussi que, comme c’est moi qui ai cassé les pots, il
est juste que je les paye. Ainsi fais-je, et je ne dis rien.

La princesse Turandot (je ne suis pas Kalaf) ne sait pas le mal qu’elle m’a fait, sans quoi elle eût été moins féroce. Elle n’a jamais voulu entendre la chose du monde la plus claire, c’est que « les soucis très réels, très matériels et très sérieux que j’avais rendaient beaucoup pire mon état fâcheux à son égard ; et je puis dire que je défie qui que ce soit d’avoir seulement l’humeur égale dans les circonstances où je me trouvais. Vous comprenez bien que je ne pouvais lui faire des confidences sur des affaires qui ne m’appartiennent pas à moi seul » ; mais il me semble qu’elle aurait pu sentir qu’il y a des moments dans la vie de ce monde où un homme change de caractère bon gré mal gré, et lorsqu’il a l’avantage, en outre, d’être naturellement grognon, il peut le devenir encore plus.

Ainsi cette belle Turandot m’a pris au mot sur toutes les maussaderies que j’ai faites, et, d’une autre part, elle n’a tenu aucun compte de mes bons mouvements. Je lui ai parlé à cœur ouvert, sottement et maladroitement si vous voulez, mais franchement : elle m’a répondu avec le calme et la gravité d’un mandarin.

Voulez-vous me permettre, marraine, de vous faire une comparaison ? Il y avait, à la révolution de juillet, un pauvre diable de soldat suisse qui avait reçu trois ou quatre chevrotines dans la poitrine ; il était inondé de sang et il se traînait le long d’une muraille dans la rue Croix-des-Petits-Champs. Une aimable dame, qui demeurait au second étage, ouvre délicatement sa fenêtre, aperçoit le Suisse au-dessous d’elle, et, pour montrer son patriotisme, elle prend un pot de fleurs, et,
vlan ! elle le jette sur la tête du soldat. Voilà, au moral, ce que votre amie a eu la bonté de faire à l’égard de votre filleul. Et je dis qu’il y a moins de différence qu’on ne croit entre une action physique et une action morale. Je dis qu’il est au moins bizarre qu’on plaigne un homme qui a une crampe d’estomac et qu’on l’assomme quand il a le cœur en compote.

Je vous répète encore, marraine, que je ne prétends pas avoir raison, et que je vous regarde comme complètement vendue au pouvoir dans ce moment-ci. Je désirerais seulement savoir si nous sommes brouillés. Quant à moi, vous savez que je suis un filleul pur sang qui se laisserait plutôt enlever en l’air par la peau du cou sans crier, comme un boule-dogue, que de ne pas aimer sa marraine quand même à pied et à cheval.