Lettre à Sa marraine
Dimanche, 1842.
Je ne suis pas content, marraine, je suis ennuyé et dérangé pour cette sotte et pitoyable histoire de Leopardi. Ceux à qui j’en ai parlé m’ont dit que cela n’avait pas le sens commun, que je ne trouverais même pas de témoins pour une affaire aussi bête, que je ne devrais pas y faire attention sous peine d’être aussi fou que Leopardi. Et que voulez-vous que je fasse ?
Voici où en sont les choses : M. Riciardi, ami de Leopardi, m’a écrit ce matin pour se plaindre de mon
silence et pour me dire que le susdit Leopardi a pris pour lui et s’est appliqué les deux vers suivants :
Mais ce n’est rien auprès des versificateurs,
Le dernier des humains est celui qui cheville.
Je vous demande un peu s’il y a rien de plus bête au monde ! Ce serait à ne pas croire, si on ne le voyait pas. Trissotin n’a jamais fait mieux.
J’ai répondu ceci : « Monsieur, je n’ai pas pensé, je ne pense point à M. Leopardi. Je ne sais absolument pas quel est le motif qui l’a blessé. Les vers dont vous parlez ne désignent personne. »
Voilà toute ma lettre. Maintenant, voici le service que vous pourriez me rendre. Ce serait de tâcher de deviner et de me dire si c’est la princesse qui fait agir cet animal, oui ou non. Si c’est de lui-même et en son propre nom qu’il agit, je m’en moque complètement. Si c’est une vengeance de la princesse, Leopardi n’est ni son frère, ni son amant, et je l’enverrai promener, mais je le prendrai plus au sérieux. Tâchez, madame, de me dire cela positivement.
Rappelez-vous, je vous en prie, un service du même genre que vous m’avez rendu, et ne craignez pas de parler vrai.
Je vous ai écrit hier un mot, vous croyant encore à Paris.
Adieu, chère et bonne marraine. Tout l’intérêt que vous me montrez dans ce paquet d’absurdités sera un des cent mille et un souvenirs charmants que je garderai de vous.
LE FIEUX.