Lettre à Sa marraine

  • S.d. (1842.)
  • Destinataire : Caroline Jaubert
  • Source : Correspondance (1827-1857)

S.d. (1842.)

Votre conseil était bon, chère marraine. Venant de vous, il devait l’être, mais suivi par moi, j’en avais bien peur.

Je suis monté, le cœur battant, ce matin en voiture ;
cependant j’ai déployé le plus beau caractère en descendant la côte de Viroflay à pied, et si vous saviez ce qu’il m’a fallu de courage pour sonner à la porte, vous me donneriez la croix d’honneur. L’honnête figure de Piétro elle-même et le salut amical de M. M* n’avaient pas suffi pour me rassurer. Quand l’astre s’est levé à moitié endormi, voilé de quelques nuages, mais parfaitement doux et charmant, répandant autour de lui les rayons les plus purs, je me suis alors senti un peu ragaillardi, et, ainsi, brûlé du soleil en route, je me mis à jouer aux échecs au clair de lune.

(Cette métaphore est un peu romantique.)

Quoi qu’il en soit, la redoutable personne a été... Dieu ! que les mots sont bêtes ! De mon côté, je crois avoir fait mon devoir, n’ayant point grogné, et ayant avalé plus de quatre verres d’eau rougie. Je me sentais quelque chose de si mouton que j’en ai pris en rentrant une bavaroise au lait. 0 milk and water ! dit Byron quelque part. Mais, dites-moi, marraine, comment se fait-il que j’étais beaucoup plus furieux l’autre jour que je ne suis satisfait ce soir ? Quelle férocité ! me disais-je l’autre fois ; quelle cruauté ! quelle horreur ! Et ce soir, en roulant avec l’abbé Stefani, je me disais bien tout bas : Quel charme ! quel bel et bon enfant ! mais, je le répète, je ne suis pas aussi content que j’étais en colère. Voilà un vilain sentiment. Pourquoi ? Vous me direz peut-être que cela tient à ce que l’autre fois j’étais furieux sans motif, tandis qu’aujourd’hui j’avais lieu d’être content, et vous reconnaîtrez là l’adroite et heureuse cervelle de votre déplorable filleul.

Mais c’est une calomnie. Oui, j’ose l’affirmer, je
suis aussi reconnaissant que grognon. Ainsi cherchez une autre explication. Je pose la question devant votre sagesse. Si j’osais hasarder un avis, je croirais presque que cela vient de ce que la férocité ne me laissait rien à désirer, et que je ne souhaitais vivement rien au-delà, tandis que la douceur... mais vous me ferez part, j’espère de votre opinion.

Bonsoir, marraine. Au milieu des mouches de Versailles, regardez votre petit pied, et songez qu’il y a un merle blanc qui picote à l’entour. Yours.

P.-S. — Dites-moi aussi, je vous en prie, ce que vous semble de la phrase suivante.

« Il y trouva (c’est d’Origène qu’on parle) cette préférence passagère pour les soins matériels sur les plaisirs de l’esprit, si précieuse lorsqu’elle est inaccoutumée et si douce pour celui qui la cause. »

Je ne cite peut-être pas bien exactement, mais il y a de cela. N’est-ce pas bien dit et bien senti ? C’est dans un ouvrage très grave. Sans avoir la prétention de ressembler à Origène, mon estomac malade en a gardé mémoire.