Lettre à Sa marraine
Vendredi, octobre (1842).
Ainsi donc Uranie n’a pas lu la Revue ! Vous ne croyez pas, j’espère, que je crois que vous croyez que je le
crois. Ce genre de plaisanterie m’est étranger, vous le savez, et ma belle petite marraine connaît trop bien le cœur du fieux qu’elle a pour imaginer qu’il donne dans ce godant, lui qui n’admet pas les névralgies, ou qui, du moins, ne les admet que sous le rapport d’une mauvaise dent, chose que je connais et respecte, parce que cela fait un mal de chien. Mais quant à ce qui est d’avoir une brochure sous le nez, dove divoi si favella et de ne pas l’ouvrir, No, my dear Lady, I can’t believe it.
Vous êtes peut-être (je n’en sais rien, mais vous en êtes capable), vous êtes peut-être de bonne foi en m’écrivant ce beau trait d’une noble fierté ; car, sans plaisanterie, avec tout votre esprit, qui est, au vu et au su de tous, un des plus fins du monde et un des plus exquis, vous êtes d’une innocence si baroque par moments ? mais non, que je suis bête ! vous êtes femme au moins autant que moi et vous ne croyez pas plus que moi à ce que vous m’avez raconté. En tout cas je n’y croirai jamais, quoi que vous-même en disiez, pas du tout ni en aucune façon, pas même quand même.
Tant y a qu’il y a longtemps que j’ai envie de faire une nouvelle qui s’appellera la Bascule, c’est-à-dire, en général : Je t’aime si tu ne m’aimes pas, je recule si tu avances, etc., etc., ornée de quelques détails vrais. Ceci ira et même pourra aller, et grossir le petit Tom Jones (tome jaune) d’une demi-centaine de pages. En partant de l’escalier, non sans s’asseoir sur la première marche, et en allant de là jusqu’au palais et même plus loin ; qu’en pensez-vous ? En route, comme dit Odry,
on est toujours libre de s’égarer. Cette idée me sourit et voulez-vous me permettre de vous dire une chose où va éclater toute ma modestie ? « Si Elle ne le lit pas... eh bien... eh bien, il y en aura d’autres qui le liront. » Et notez bien, marraine, et il est presque impossible à quelqu’un d’être tout le monde.
— « Mais, fieux, ce ne sera pas bien de votre part. Un homme de bonne compagnie, dont Pierre, Pietro ou Peters a ciré les bottes, brossé les habits, ne doit pas mettre une châtelaine dans la Revue, ni la brocher en jaune serin ; et si vous faites une pareille chose, Pierre, Pietro ni Peters ne cireront plus vos bottes ni ne vous brosseront plus rien. »
Marraine, il est vrai, il faut que je renonce à sentir la présence de votre petit charmant vous, en avalant du macaroni aux tomates, et à regarder les petits boutons d’oranger blancs enchâssés dans du satin groseille qui servent de dents à cette personne dont vous êtes, je ne sais pourquoi, la mère. Il faut que je renonce au nez de Leopardi, à la bosse de B..., aux favoris de M.V..., et à autres choses.
Mais, je vais vous dire, on m’a fait enrager. Vous ne savez pas, marraine, non ! vous ne pouvez pas savoir à quel point on m’a tué, éreinté, abîmé, comme on m’a attiré et laissé faire, quelle profonde, perverse et malfaisante coquetterie on a employée de sang-froid avec un pauvre diable qui aime de tout son cœur, qui se livre comme une bête, qui s’en allait bien tranquillement pleurer à chaudes larmes une demi-heure avant dîner, et qui osait à peine le dire tout bas, en offrant son bras pour aller à table ; mais qui se réveille tôt ou tard, n’importe comment, et qui sait comprendre.
Faites-moi le plaisir, marraine, de lire ces paroles de Casanova, lequel était aussi longobard qu’un autre et même davantage :
« Si vous vous obstinez, je suis forcé de croire que vous vous faites une cruelle étude de me tourmenter, et que, excellente physicienne, vous avez appris dans la plus maudite de toutes les écoles que le vrai moyen de rendre impossible à un jeune homme la guérison d’une passion amoureuse est de l’irriter sans cesse. Mais vous conviendrez que vous ne pouvez exercer cette tyrannie qu’en haïssant la personne sur laquelle elle opère cet effet, et, la chose étant ainsi, je dois rappeler ma raison pour vous haïr à mon tour. »
Voilà. Adieu ! chère marraine, tâchez surtout de m’aimer toujours un peu. En me donnant un petit schake hands, vous ne risquez pas de vous cogner dans la foule.