Lettre à Sa marraine

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Lettre à Sa marraine

S.d. (Novembre 1842.)

Lundi.

Il faut que je vous aime terriblement, madame, pour
vous pardonner de me deviner et de venir me dire, à mon nez, exactement ce que je pense. Convenez, au moins, à votre tour, que nous valons quelquefois mieux que vous autres ; car je n’ai jamais vu ni ouï dire qu’une femme ait pardonné en pareil cas, encore moins qu’elle se soit rendue. Et moi je pardonne, et je me rends. Voyez comme je suis bon prince ; et vous osez m’appeler Prince grognon !

Je confesse donc que l’intention réelle de faire le conte dont je vous parlais n’existait pas dans mon esprit et même que c’est impossible. La chose est peut-être faisable autrement en la prenant en plaisanterie, sans détails trop marqués, et en tournant la chose d’une manière favorable. Ce sera pour une autre fois. Quoi qu’il en soit, c’est un peu fort qu’une personne de votre taille ne veuille avoir peur quand un monsieur de ma stature est en colère : Per Bacco ! je mets mon fusil en joue, et une fauvette se met à rire à mon nez ! Je vous pardonne, mais vous me le payerez.

Quant à mes vers, je ne sais pas trop si je dois les regretter ou non. Ce n’est, comme vous disiez, madame, qu’un portrait de circonstance. Personne ici ne l’a reconnu. Les uns ont cru y voir, comme toujours, cette pauvre Mme Sand. Je vous demande un peu à propos de quoi maintenant ? Et ne voilà-t-il pas Bonnaire qui sort de chez moi tout à l’heure, et qui me dit qu’on devrait écrire mes vers, savez-vous où ? sur le tombeau de Rachel. « Mais, lui ai-je dit, vous croyez donc que j’ai pensé à elle ? » — « Je ne dis pas cela, a-t-il répondu de l’air du Misanthrope ; mais enfin... » — « Le
bon public est bien méchant ; mais je le crois plus bête encore », ai-je répliqué avec douceur et modestie. Et l’entretien en est resté là.

Il n’y a qu’une chose sur laquelle je ne céderai pas parce que j’ai raison, et c’est bien le moins, puisque j’ai tort dans d’autres choses. Vous vous trompez dans votre comparaison de miss Chaworth et de lady Byron ; vous vous trompez. Songez donc qu’entre ces deux extrêmes il y a des milliers de sentiments.

Lady Byron a fait briser le secrétaire de son mari et a fait faire une enquête pour qu’on l’enfermât comme fou.

Marie Chaworth lui a dit une injure sur son pied boiteux, il est vrai, chose assez ignoble, et l’a traité du reste assez doucement. Mais Marie Chaworth en aimait un autre. Tout est là. Au temps de mes plus enragées passions je n’ai jamais songé à en vouloir à une femme qui m’a dit qu’elle en aimait un autre. Je puis même me vanter, en pareil cas, d’avoir fait acte de courage et de résignation ; ce n’est pas une grande gloire, c’est ma manière de sentir.

Quant à une femme qui m’aurait dit tout bonnement qu’elle ne m’aimait pas du tout, je n’aurais rien dit ; mais je ne m’y suis pas exposé.

Mais j’ai des lettres d’Uranie, où elle me dit : « Je croyais que mon amitié pouvait vous être bonne à quelque chose » ; où elle me dit encore : « Près de moi vous auriez souffert, mais non pas sans adoucissement. » J’ai tenu sa main, je l’ai baisée pendant une minute entière, et elle me laissait faire. Je lui ai répété cent fois que je ne cherchais pas près d’elle une bonne fortune, que mon amour-propre n’y était pour rien,
que je ne lui demandais qu’un mot d’amitié pour être heureux toute une journée.

Elle y croyait et elle le voyait, et elle m’a gardé huit jours chez elle, affectant à chaque instant d’éviter l’occasion de me parler, me traitant comme un étranger. Elle ne peut avoir eu pour cela que trois raisons : ou elle se défiait d’elle-même et je ne le crois pas ; ou elle me faisait souffrir par plaisir, sachant qu’elle ne courait aucun risque à me rendre tranquille, ou bien elle agissait froidement avec orgueil et indifférence, ce que je crois.

Or, ceci est méchant et haïssable.

J’ai plus de quinze lettres d’elle où elle me parle d’amitié. L’amitié consiste-t-elle à donner le bras à quelqu’un pour aller à table ? Quelle plaisanterie !

Et, outre cette main qu’on me livrait, il y a mille choses qu’on ne peut pas dire, vous le savez, parce qu’on ne peut pas les expliquer aux autres. Mais, soyez-en sûre, elle m’a attiré à elle par désœuvrement pour s’amuser de moi et me faire jouer purement et simplement le rôle de patito. Vous savez ce que c’est. Je n’ai pas voulu, et alors elle m’a maltraité. Quant à moi, je croyais réellement à ce faux semblant d’amitié qui n’était qu’une comédie, un pur passe-temps, et qui s’est arrêté net dès qu’elle m’a vu revenir et céder.

Voilà ce qui m’a blessé ! Elle n’avait pas le droit, d’abord, de me traiter ainsi, et ensuite elle se trompait surmoi d’une manière blessante en essayant de le faire. Cela est le vrai, et je ne l’oublierai qu’avec peine, pour en garder en tout cas une méchante impression.

Pardon, marraine, de cette longue explication. Puisque
vous avez, vous, quelque amitié pour moi (et celle-là j’y crois), il faut bien que vous en portiez la peine. Je m’ennuie encore horriblement, malgré tout, et il faut bien que je bavarde, quand je sens que je parle à qui peut et veut bien m’entendre. N’en parlons plus.

Je ne sais pas encore si je pourrai entendre Pauline. J’ai demandé à avoir une stalle, je ne sais pas si on me la donnera. Si j’y vais, ne doutez pas de l’exactitude de mon compte rendu. Vous aurez un feuilleton.

Adieu ! marraine, quand vous ouvrirez votre fenêtre pour fumer un cigare le matin, regardez le pont du Pecq, et dites-vous : il est bien bête, mon fieux, mais on s’en moque bien ici, et lui il souffre là-bas.