Lettre à Sa marraine

  • 21 novembre (1842)
  • Destinataire : Caroline Jaubert
  • Source : Correspondance (1827-1857)

21 novembre (1842).

Marraine 11

Le fieux est déconfit ! ! !

Savez-vous ce qu’a fait cette pauvre bête ?

Il a écrit à cœur ouvert, comme un panier, sans rien
cacher, sans rien enjoliver, sans rien mitonner, sans rien mignonner, sans rien de rien.

On lui en a flanqué sur la tête.

On lui en a fait une réponse, ô marraine ! ! une réponse... IMPRIMABLE.

Oui, madame, o-u-i, cette réponse pourrait et devrait peut-être être typographiée. On y trouve la plus noble fierté à 80 degrés (non centigrades) au-dessus de zéro, et le calme le plus parfait à 120 degrés au-dessous. Ce qui représente une force de 200 chevaux, ou approchant.

Et savez-vous ce que cette pauvre bête a commencé par faire en recevant cette réponse immortelle, ou du moins digne de l’être ?

Il (c’est moi) a commencé par pleurer comme un veau pendant une bonne demi-heure.

Oui, marraine, à chaudes larmes, comme dans mon meilleur temps, la tête dans mes mains, les deux coudes sur mon lit, les deux pieds sur ma cravate, les genoux sur mon habit neuf, et voilà, j’ai sangloté comme un enfant qu’on débarbouille, et en outre j’ai eu l’avantage de souffrir comme un chien qu’on recoud (métaphore chasseresse).

Ensuite je me suis trouvé, comme bien vous pensez, dans une vexation si cossue que je nageais dedans. Ma chambre était réellement un océan d’amertume, comme disent les bonnes gens, et je piquais des têtes dans ce lac, coup sur coup. Vli ! Vlan ! flan ! pagn ! etc.

Ensuite, après cet exercice, j’ai été dans une colère monstrueuse, il m’est impossible de vous dire contre quoi, mais j’ai été très eu colère, et cela a duré au
moins deux heures. Béni soit Dieu que je n’aie rien cassé.

Ensuite, j’ai commencé à me sentir fatigué, et je me suis remis à pleurer, mais très peu, seulement pour me rafraîchir.

Ensuite, j’ai mangé quatre œufs.

Ils étaient sur le plat.

Après quoi, je me suis senti fatigué (après quoi veut dire à présent). J’ai tellement souffert que je n’en peux plus, et c’est pourquoi je vous dis des bêtises.

Si vous voyiez ma figure, c’est à crever de rire, j’ai les cheveux à l’état de futaie ; l’œil gauche qui me sort de la tête, l’œil droit qui pleurotte encore, et qui est à demi fermé et très poché, le nez rouge comme une carotte et le visage allongé comme un vieux masque mouillé à la foire aux pains d’épices.

O amour ! ce sont là de tes jeux !

Que le diable emporte les jeux de l’amour, ils sont encore pires que ceux du hasard.

Sacrebleu ! marraine, que ça fait de mal, ces petites plaisanteries-là !

Sérieusement.

Je m’abstiendrai dorénavant de toute correspondance ou rapport quelconque avec son Altesse sérénissime ; sous aucune espèce de prétexte, je n’en joue plus.

De plus.

Je vous autorise formellement, vous, madame Jaubert, domiciliée dans la rue où est votre maison, âgée d’autant de printemps que les lilas de l’année prochaine, petite de taille et saine d’esprit, ce qui est
fort heureux pour vous, je vous autorise, dis-je, à dire à M. le docteur ceci :

Vous avez trouvé mauvais que mon fieux vous ait dit J’autre jour : « Ça ne fait pas mon compte. » Il a l’honneur de vous dire aujourd’hui : « Ça fait mon compte. »